Quand Paris perd ses Concours – Rostropovitch, Rampal, Solal et les autres – Christophe Girard et Georges-François Hirsch – Les mal-aimés – Milan Kundera – Photos d’archives -

31 janvier 2012 11:03 - Christophe Girard, François Hirsch, Milan Kundera, Rampal, Rostropovitch, Solal

C’est officiel, même si l’information n’a pas été relayée par une communication publique : ils sont finis, les Concours internationaux de la Ville de Paris ! Fini, le Concours Olivier Messiaen qui, dès 1967, avait fait les beaux jours du Festival de Royan ; fini, le Concours Rostropovitch qui, en trois grandes décennies, s’est imposé comme l’une des compétitions musicales les plus prestigieuses ; fini le Concours Etienne Vatelot, dont le Musée de la Musique accueillait encore en ce mois de janvier les instruments primés au titre de la session 2011 ; finis, le Concours de piano-jazz Martial Solal, le Concours de harpe Lily Laskine, le Concours de flûte Jean-Pierre Rampal, le Concours de trompette Maurice André et le Concours d’orgue qui mit si bien en valeur la richesse des instruments parisiens.

Finis ? En tout cas, abandonnés par l’argent public de la Ville de Paris, lequel a représenté, selon les années et le choix des mécènes, entre 60 et 90 % du budget.

En effet, en ma qualité de président d’Acda, association organisatrice de ces compétitions, j’ai reçu à la veille de Noël (merci pour le cadeau !) une lettre de Laurence Engel, directrice des Affaires Culturelles de la Ville, m’avertissant que « la Ville de Paris n’interviendra plus financièrement dans l’organisation des concours musicaux, et ce dès 2012 », ce que, d’ailleurs, en vertu de l’équilibre financier global, j’avais anticipé en cédant à l’Ircam l’autre manifestation-phare de l’association, le Centre Acanthes.

Le Concours Etienne Vatelot 2011 : fin de partie ?

Poussiéreux ?

Lorsqu’en octobre 2008, Christophe Girard, adjoint au maire de Paris pour la culture, avait déclaré au Nouvel Observateur que les Concours internationaux de la Ville de Paris étaient « poussiéreux », j’avais tendu l’oreille, mais je n’avais pas été trop surpris, les services de Christophe Girard ayant diligenté une mission d’inspection trois ans auparavant, ce qui, comme chacun le sait, n’est pas un signe très favorable.

Dès 2006 (nettement avant le déclenchement de LA crise), la subvention de la Ville de Paris opéra donc un repli stratégique progressif, plus conséquent d’année en année selon une technique bien connue : ils ne pourront plus maintenir l’activité, et c’est eux qui le décideront ! Pas de chance, grâce à une gymnastique de rigueur financière particulièrement inconfortable mais efficace, le Concours Rostropovitch, sauvé des eaux en 2009, fut un formidable succès ; de même le Concours Solal l’année suivante, récemment encore le Concours Lily Laskine, et ce Concours de lutherie et d’archèterie Etienne Vatelot auquel Christophe Girard, selon ses propres termes, avait déclaré tant tenir (« l’homme est encore vivant », avait-il précisé, pas encore de poussière…) – Christophe Girard, dont on remarqua l’absence à la compétition de novembre, et même au concert donné sur les instruments primés le 23 novembre dernier au Salon des Arcades de l’Hôtel de Ville, pas trop loin de son propre bureau.

Prodiges d’Asie

Je n’ai pas pour habitude de renoncer, d’autant que ma conviction envers les concours de musique reste pleine et entière : non seulement parce qu’ils constituent des tremplins majeurs pour aborder une carrière de soliste, mais pour de nombreuses autres raisons, notamment le fait qu’ils permettent à un public de mélomanes de tester en grandeur nature la réalité de l’interprétation, dans un domaine où, contrairement à la plupart des compétitions sportives, LA vérité n’existe pas. Sans omettre l’impact international, la passionnante arrivée des candidats de l’Est, que Marguerite Long, en son temps, appelait de ses vœux, et des jeunes prodiges d’Asie, dont certains apportent un souffle nouveau dans les grands orchestres occidentaux. La mondialisation est ici plus qu’en marche. Message pacifique, bien naturellement, irrésistible…

Le jury du premier Concours Rostropovitch (1977). Autour du maestro, on note la présence de quatre prestigieux compositeurs : Iannis Xenakis, Witold Lutoslawski, Luciano Berio et Henri Dutilleux, mais aussi de deux violoncellistes : Raïa Garbusova et Pierre Penassou.

Aider les « jeunes »…

Et l’avenir des Concours de la Ville de Paris  ? Leur capital est indiscutable, leur existence est désormais ouverte vers d’autres partenaires. Qui, dès 2013, s’engagera dans l’aventure du dixième Concours Rostropovitch ?

Le Ministère de la Culture et de la Communication pourrait, certes, y songer, si on y décidait de créer enfin, grâce à un subtil redéploiement, une ligne budgétaire (raisonnable sans être ruineuse) intitulée « Concours de musique », et si Georges-François Hirsch, dans ses fonctions de directeur général de la création artistique, écoutait  nos arguments… Imagine-t-on un Ministère des Sports qui ignorerait les Jeux Olympiques ?

Or, les Concours de musique, si prisés chez nos voisins (faut-il évoquer le Concours Reine Elisabeth, événement national en Belgique, le fameux Concours de Genève, le très polyvalent Concours de Munich adossé à la radio bavaroise, le Concours pour piano de Leeds, le Concours Busoni de Bolzano, le Concours Clara Haskil de Vevey ?) sont des mal-aimés chez nous ; ni par les mélomanes, certes, ni par les jeunes artistes qui en connaissent l’impact, mais par les relais médiatiques et les responsables politiques. Tous répètent en choeur qu’il faut aider les « jeunes », mais rares sont ceux qui se déplacent pour assister à ce qu’il faut bien appeler leurs exploits. Dans le meilleur des cas, ils se pointent au « gala » des récompenses, au moment où les lauréats, après une ou deux semaines d’une extraordinaire tension, ne donnent plus le meilleur de leur talent.

Une quête individuelle

Or, vivre, jour après jour, le déroulement d’un concours de musique est, je dois dire, une fascinante expérience : l’investissement des candidats après des mois de préparation, le trac que certains (et les plus jeunes, notamment) parviennent si bien à dominer, les tempéraments qui s’affrontent, les caractères qui se révèlent, les approches musicales les plus diverses, la permanente balance entre virtuosité et musicalité, et la marge de manoeuvre face à une partition imprimée où l’auteur n’a pas toujours tout prévu. Bref, on est, à la fois, au coeur d’une communication parfois énigmatique (souvenons-nous de ce que dit Kundera dans les Testaments trahis) et d’une quête individuelle, dont le palmarès final est loin de révéler tous les mystères.

« Saisir et défendre l’essentiel. Viser l’essentiel… », écrit Kundera à propos de « l’admirable fidélité » du chef Charles Mackerras confronté à l’œuvre de Janacek. Il note plus loin : « Ma vieille expérience avec les traducteurs : s’ils vous déforment, alors ce n’est jamais dans des détails insignifiants, mais toujours dans l’essentiel. » Une noble tâche, exigeante et périlleuse, que cette recherche de l’essentiel, dont la musique, plus que d’autres arts, masque les clefs.

Prochaine compétition, peut-être à votre porte : le 10ème Concours international pour piano d’Orléans, qui se déroulera du 23 février au 5 mars. Tout est décliné sur le site : www.oci-piano.com

Archives : petits cadeaux pour le centième envoi de ce blog…

26 octobre 2003 : Les jurés et lauréats du cinquième Concours Maurice André entourent notre célèbre trompettiste, en présence de Christophe Girard, adjoint au Maire de Paris…

Martial Solal et Franck Avitabile, deuxième Grand Prix en 1998

Jean-Pierre Rampal et les lauréats du cinquième Concours de flûte en 1998….


… Et Michel Béroff, Grand Prix, à dix-sept ans, du premier Concours Olivier Messiaen.

(Ph. Michel Lavoix)

Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de janvier : « Ce jour-là, 5 mars 1953 »

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