Chance ou consolation ? – Les centenaires – De Jean-Jacques Rousseau à Jean Françaix – Wagner et Verdi – John Cage et Merce Cunningham – Les vertus du silence – L’inutilité des gouvernements
2 janvier 2012 11:51 - Jean Françaix, Jean-Jacques Rousseau, John Cage, Merce Cunningham, Verdi, WagnerTout augmente, sauf les budgets alloués à la culture. Donc, à tous mes amis qui oeuvrent
dans la musique, à tous les mélomanes, dont l’excellence est une exigence bien légitime, je souhaite une année florissante, précédée par la lecture de la récente enquête publiée par Le Monde, prouvant, chiffres à l’appui, que nous sommes les plus gâtés d’une Europe en crise. Une chance ! J’ajouterai que l’enquête précitée, et je le déplore, se borne dans ses comparaisons à notre vieille Europe occidentale ; sinon, on constaterait que la subvention publique, toujours insuffisante dans nos contrées, n’existe pas dans quelques grands pays, tels les Etats-Unis ou le Japon… Consolation ?
L’opéra de mon grand-oncle
En ce début d’année, un grand classique particulièrement en faveur dans notre société dite «mémorielle » nous interpelle : la célébration des anniversaires. Qu’un compositeur soit né ou qu’il ait disparu en 1912 n’est naturellement pas très significatif, mais les héritiers, quand ils sont encore de ce monde, préparent de longue date le centenaire. Ah, on ne joue plus les quarante-deux symphonies de mon père, le fameux opéra de mon grand-oncle, mais il faudra bien qu’on y songe, et au plus haut niveau, en 2012. Centenaires, bicentenaires, tricentenaires, une vraie moisson pour les programmateurs de nos saisons de concerts et les directeurs de festivals.
J’ai peur, hélas, qu’ils fassent grise mine au cours des douze prochains mois. Certes, ils ont mangé leur pain blanc avec (successivement, de 2009 à 2011) Mendelssohn, Schumann, Chopin, Liszt, et ils préparent déjà leurs munitions pour une formidable année 2013 : bicentenaires de Verdi et Wagner ! Non négligeables aussi, les cent années écoulées depuis la naissance de Benjamin Britten et de Witold Lutoslawski. 2012, ce sera donc la pause. Tout de même, on peut bien dénicher un petit centenaire dans la musique française ; oui, ce sera Jean Françaix, homme au demeurant très sympathique que j’ai connu à Radio France deux ou trois ans avant sa mort, compositeur dont les partitions sont mieux servies en terre germanique que dans l’Hexagone.
Le Devin du village
Remontons le temps : Jean-Jacques Rousseau est mort en 1712 ; je suis persuadé que son Devin du village, petit opéra en un acte représenté devant Louis XV au Château de Fontainebleau, inspirera un de nos responsables culturels.
Du côté des chefs-d’œuvre, ont été créés en 1912 le Daphnis et Chloé de Ravel, le Pierrot lunaire de Schoenberg, le Festin de l’Araignée d’Albert Roussel et… les Véritables préludes flasques (pour un chien) d’Erik Satie.
Dans le métro
Il reste cependant, dans les rayons de l’avant-garde, un nom incontournable, un compositeur, né en 1912, qui s’est constamment moqué, avec une belle dose d’humour et une grande inventivité, des codes en usage ; c’est l’Américain John Cage, le complice de Merce Cunningham (dont la Compagnie vient d’être définitivement dissoute en cette fin d’année), l’imbattable mycologue, l’homme du « piano préparé » et des 4’33’’ (de silence, mais en trois mouvements) qui m’expliqua un jour, dans un grand éclat de rire : « Cette œuvre, je peux me la jouer dans le métro, et elle est à chaque fois différente ! »
La démarche de Cage, largement fondée sur les phénomènes aléatoires, était à mille lieux des systèmes compositionnels européens, et l’on comprend pourquoi (ce que révèle leur correspondance), il ne pouvait parler la même langue que Boulez. Ses œuvres, souvent étonnantes, n’entreront sans doute jamais dans un circuit musical « normal », mais que le dernier Festival d’Automne lui ait consacré plusieurs concerts est significatif. Je doute que l’Orchestre de Paris tente un jour l’aventure.
Sur la lune !
A la question : « Aimeriez-vous entendre les neuf Symphonies de Beethoven ? » c’est John Cage qui répondit un jour : « Oui, mais toutes ensemble ! » Il était un anarchiste grand teint, et je relève ces quelques lignes dans le livre d’entretiens que lui a consacré Daniel Charles (Pour les oiseaux, Ed de l’Herme) : « Qui dit politique dit gouvernement, et j’ai affirmé souvent que s’il y a bien une chose inutile, c’est le gouvernement! (..) Si nous prenions tous les politiciens, chefs de gouvernement, ministres et autres bureaucrates, et si nous les lancions sur la Lune, tout irait probablement aussi bien, sinon mieux, en tout cas pas plus mal (..) Tout gouvernement, quel qu’il soit, est à rejeter. C’est le fait de gouverner qui est à supprimer ».
Je garde un vif souvenir de mes rencontres avec John Cage, de son rire explosif, de ses paradoxes mais aussi de la fulgurance de ses inventions. Je l’invitai en 1976 (Année du bicentenaire des Etats-Unis) aux Rencontres internationales d’art contemporain de La Rochelle et, le dimanche 4 juillet, je l’interrogeai devant les micros de l’ORTF.
A l’Hôtel de Ville de La Rochelle, haut lieu du Festival – Ph. Le Hors
En ce mois torride, on le croisait entre deux concerts au bord de la piscine de son hôtel, et c’est là que je le surpris, jouant aux échecs avec son amie Teeny, la veuve de Marcel Duchamp. La veille, l’exécution (simultanée) d’Atlas Eclipticalis, de Winter Music et du Solo for voice 45 avait fait une grande sensation.
Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de janvier : « Ce jour-là, 25 février 1832 »

