La musique « non harmonique », vous connaissez ?
23 août 2010 22:53 - Boulez, Olivier Messiaen
« Je suis indifférent ou hostile à la musique non harmonique. Pour moi, ce n’est pas de la musique. » C’est Jacques Attali qui s’exprime dans la revue Books, dont le numéro de l’été est un « spécial musique ». Musique non harmonique ? L’auteur de Bruits, ce livre qui m’avait tant fasciné il y a une bonne trentaine d’années, serait-il un adepte de la musique monodique, et le chant grégorien le plongerait-il dans l’extase ? Ou, plus vraisemblablement, ne vise-t-il pas les harmonies non consonantes et n’établit-il pas un subtil et très personnel rapport entre dissonance, modernité et laideur… Je le présume, en effet, en poursuivant ma lecture : « La musique sérielle, dite moderne, m’apparaît comme une impasse desséchée.» La rengaine est un peu périmée, et si elle n’était reprise aujourd’hui, en 2010, par un homme aussi brillant, elle ne mériterait même pas la moindre attention, la moindre argumentation. Il serait superflu de répéter que, de Monteverdi à Schoenberg, en passant par Beethoven et Wagner, la dissonance a fait frissonner les beaux esprits ; superflu aussi d’ajouter que le sérialisme ne fut pas une impasse, mais un passage, lequel date d’un grand demi-siècle et nous a valu, ne serait-ce que Lulu d’Alban Berg (création à Berlin en 1925 !), quelques chefs-d’œuvre reconnus ?
Il est curieux de constater l’inculture, en ce domaine, d’un grand nombre d’intellectuels français qui n’oseraient prétendre que Picasso ne savait pas dessiner et qui considèrent encore que la consonance est l’alpha et l’oméga de la composition musicale.
Transmission d’héritage
Autre rengaine : la musique « moderne » n’a pas trouvé son public, si ce n’est dans quelques festivals spécialisés. Formidable démenti apporté cet été, au Festival Messiaen de la Meije, où j’ai croisé un « vrai » public, qui a suivi dans l’enthousiasme une série passionnante de concerts – à noter, au cours de cette grande semaine, l’exécution du Livre pour quatuor de Pierre Boulez par le Quatuor Parisii (avalé sans broncher malgré sa longueur et sa radicalité). En effet, la relation Messiaen-Boulez a constitué le fil rouge de la manifestation et donné lieu à une journée de colloques que j’ai eu le plaisir d’animer. Plus de six heures de communications et de discussions, dans une salle archi-comble de la première à la dernière minute ; et Pierre Boulez lui-même commentant chaque intervention, toujours réactif et manipulant un humour qui fit jadis quelques victimes de choix… Quant à l’héritage, Boulez a toujours su en fixer les limites : aiguiser une curiosité, échapper aux académismes et, très particulièrement, se démarquer d’une pensée rythmique primaire, souci permanent de l’auteur du Mode de valeurs et d’intensités ; pour le reste, et il l’a encore rappelé au cours de notre rencontre, le Messiaen des chants d’oiseaux, le Messiaen des couleurs, le Messiaen de la foi catholique ont été, dès le premier jour, exclus de son univers. Messiaen avait trop d’admiration à l’égard de son élève pour lui tenir rigueur… Mais ce pèlerinage devant les paysages qui ont tant inspiré Messiaen restera un signe fort d’une singulière relation intergénérationnelle.
Lendemain d’un colloque, photo dans la verdure
La Meije c’est l’un des magnifiques sommets aux neiges éternelles qui dominent La Grave, coeur stratégique du Festival Messiaen ; et si l’on traverse la vallée (une heure de route et quelques jolis lacets en épingle à cheveux), on arrive dans ce lieu secret où, pendant plus de trente ans, Olivier Messiaen a consacré la période estivale à la composition : la propriété de Petichet, qui jouxte le lac de Laffrey, où Messiaen allait volontiers se baigner, même l’hiver, dit-on. La maison est d’une simplicité monacale, mais la nature est superbe… Un projet de musée, envisagé par Yvonne Loriod après la mort du compositeur, ne semble plus d’actualité, pour mille raisons ; en revanche, Petichet en lieu de mémoire, avec accueil de jeunes musiciens serait une belle idée. Le jour de ma visite, Roger Muraro, qui, grâce à l’enseignement d’Yvonne Loriod, est l’un des détenteurs des volontés du maître, s’est installé devant le piano. C’est lui, bien évidemment, qui devrait assurer la pérennité de ce haut lieu musical !
Et Messiaen, devant le même instrument…
Archives Yvonne Loriod
Un dernier mot pour noter que le centenaire de Pierre Schaeffer, le père de la musique concrète, né à Nancy le 14 août 1910, n’a guère défrayé la chronique. Messiaen, après un passage rapide dans les studios de la rue de l’Université, déclara qu’il n’était « pas doué » pour manipuler ce nouveau matériau.
Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de septembre : « Ce jour-là : 29 juillet 1951»


