Wotan et Isolde – Tchekhov à Garnier – le Français Philippe Fénelon et le russe Alexei Parine – Messiaen et Prokofiev – Le Requiem de Verdi – Une statue pour Riccardo Muti !
6 février 2012 à 11:55 - Alexei Parine, Isolde, Philippe Fénelon, Riccardo Muti, Tchekhov, Verdi, WotanAssister à une représentation d’opéra suppose une vraie préparation ; je plains le spectateur confronté, pour la première fois de sa vie, dans toute son ignorance et sa naïveté, au drame de Wotan ou à celui d’Isolde. Avant l’existence des surtitres, il fallait même de l’héroïsme pour supporter, malgré l’extase provoquée par le discours wagnérien, les quatre ou cinq heures de la partition. L’opéra, cela se mérite. Et j’avoue qu’à Munich, mon premier Tristan et Isolde fut jadis un désastre. Ma première Tétralogie, en revanche, avait été un enchantement : j’accompagnais alors, pour le compte des Jeunesses Musicales de France, une trentaine d’amateurs, pas si novices que cela, auxquels je devais expliquer l’intrigue du jour, et ses leit-motive, bien évidemment.
Le vrai pèlerin
En fait, le problème ne se pose pas à Bayreuth : « Le vrai pèlerin devrait y aller à genoux », nous a dit Lavignac ; en tout cas, il s’y rend avec un solide bagage. Mais, il n’y a pas que Wagner ; les grands opéras du répertoire doivent être également apprivoisés pour être agréablement dégustés et, plus encore, certaines œuvres contemporaines au profil allusif, qui bénéficient de productions, plus ou moins réussies, mais finement codées.
Dernier exemple en date : La Cerisaie, le nouvel opéra de Philippe Fenélon, qui est représenté au Palais Garnier jusqu’au 13 février. Le livre-programme (137 pages !) est vendu à l’entrée, mais quel spectateur avisé arrive deux heures à l’avance pour le consulter ? Sans préparation, et même pour un spectateur qui connaît par cœur son Tchekhov, l’opéra de Fénelon est particulièrement illisible ; il n’est que jeu pour un librettiste, le russe Alexei Parine, qui jongle avec la pièce originale, la contourne et la détourne. Je ne dis pas que l’explication de textes que nous offrent les 137 pages précitées (que j’avoue avoir malheureusement lues après la représentation) est lumineuse et convaincante, mais elle est nécessaire pour porter un jugement circonstancié.
A la manière de…
Certains me diront : un chef-d’œuvre (expression un peu forte, en l’occurrence) doit se donner d’emblée. Voire. Cependant, les richesses masquées me dérangent. Dans le même livre-programme, Emmanuel Reibel analyse très savamment la partition de Fénelon ; on y apprend, par exemple, qu’elle est bourrée de citations : ici, quelques mesures de la cinquième mélodie de Sans Soleil de Moussorgsky ; là, « certaines descendantes chromatiques » qui renvoient à la Zerbinette d’Ariane à Naxos. Ailleurs, des accords « à la manière de Messiaen » ou « un enchaînement harmonique à la Prokofiev ». Vous n’avez rien remarqué. Dommage !
Bref, en spectateur non encore averti, j’ai tenté d’accrocher au vol des personnages, de comprendre les raisons d’une mise en scène (signée Georges Lavaudant, généralement mieux inspiré) à la fois flottante et surchargée, de pénétrer dans un lourd décor, en parfaite rupture avec la campagne russe telle que je l’imagine…
Autres précisions : cette Cerisaie est une coproduction avec le Bolchoï, montée à l’occasion de la saison franco-russe de 2010 et présentée à Moscou dans sa version de concert. Les chanteurs sont russes, et chantent évidemment (mais avec un grand talent) dans leur langue. Ce qui, sous la plume d’un compositeur français, est tout de même une incongruité. Quant à la partition, elle est habilement conduite, brillamment orchestrée, sans être reconnaissable pour autant au premier coup d’oreille.
Je ne me pardonnerai pas, pris par surprise avant la lecture du livre-programme, de n’avoir pas remarqué les « effets de référentialité (qui) contaminent la fosse »…
La Cerisaie au Palais Garnier, ou Tchekhov revu et corrigé…
Une déclaration d’amour
« Sous votre main dominatrice, mais combien douce et spirituelle et pieuse, nous vous avons donné le meilleur de nous-mêmes… », tel est le message que les musiciens de l’Orchestre national de Montpellier viennent d’adresser à Riccardo Muti, qui a dirigé à deux reprises le Requiem de Verdi dans la capitale de l’Occitanie, comme disait Georges Frêche. « Chacune de vos indications, chacun de vos regards s’adressait à chacun d’entre nous. Nous nous sentions aimés. » Et il ne s’agit pas d’une simple missive envoyée au maestro, mais d’une demi-page de publicité que se sont offerte les musiciens de Montpellier à la dernière page du Monde, daté 29 et 30 janvier. Une grande première !
On peut subodorer une arrière-pensée stratégique, au moment où les pouvoirs publics ont plutôt tendance à réduire les subventions. Mais cette déclaration d’amour dans un monde où le commandement est constamment mis en défaut, dans une société musicale où le chef d’orchestre navigue le plus souvent sur la vague contestatrice est un geste fort, de passion et de soumission lequel salue naturellement une compétence mais également ce pouvoir mystérieux que seuls les plus grands chefs savent transmettre. « Vous êtes arrivé un matin et, subjugués par le magnétisme de votre regard et l’élégance de votre geste (..) nous sommes miraculeusement entrés dans votre monde. » J’ai alors le souvenir de Charles Munch, qui n’appréciait pas trop les longues répétitions,qui ne cherchait pas à dénicher mille arrière-plans secrets à travers les notes mais qui, le soir du concert, électrisait les musiciens, enthousiasmait le public. Inexplicable alchimie.
Et le cri d’amour des musiciens, texte d’anthologie, poursuit : « La musique a existé enfin entre les notes. Nous avons pu ainsi accéder à des domaines où nous n’avions pas pénétré jusque-là sans vous. » Tant de frustration, en quelque sorte, accumulée à travers les ans, et quel avertissement pour les chefs intrépides qui, demain, monteront sur le podium montpellieren. Quant à Riccardo Muti, j’imagine qu’il reviendra bientôt sur les lieux de son triomphe pour inaugurer sa statue, édifiée sur la place de la Comédie.
Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans la revue Diapason de février : « Ce jour-là, 5 mars 1953 »






















