Une Passion moderne

Crâne et Dali (Philippe Halsman/1951)Crâne et Dali (Philippe Halsman / 1951) 

Ces vingt dernières années, accompagnant la « redécouverte » des répertoires des XVIIe et XVIIIe siècles, l’iconographie baroque a fait l’objet d’un exceptionnel regain d’intérêt… et d’une singulière réappropriation par des artistes et créateurs de tous genres qui semblaient redécouvrir, à l’issue de plusieurs décennies vouées à la fonctionnalité et à la ligne, les bonheurs du figuralisme, les richesses d’un art opulent, les charmes de la mémoire et les innombrables possibilités de la variation. Lully est de retour ? La vanité, thème déjà récurent, les crânes, anges, reliquaires et autres ex-voto le furent dans la foulée, depuis les salons d’antiquaires aux vitrines des bijoutiers… Et ce qui apparaît comme une tendance durable, bien au-delà de la mode, est loin de ne toucher qu’une élite. Nous, modernes, aimons passionnément, viscéralement, l’imagerie baroque. Les putti, mais pas seulement. La vanité, ces squelettes qui rappelaient autrefois à l’homme la futilité et la fugacité de la condition humaine. Les ex-voto, les vierges parées. Les squelettes habillés, comme l’on en trouve dans des châsses transparentes en Allemagne du Sud, le crâne Bijou « Corpus Christi »voilé de tulle, les côtes constellées de pierreries, la taille prise dans des pagnes de velours, à la façon d’un  costume de scène [ci-contre Bijou « Corpus Christi »]. En musique, ce sont les motets, les messes, les méditations. Notre imaginaire se passionne ainsi pour les Ténèbres, quintessence de notre représentation du spirituel, et qu’auteurs, cinéastes, interprètes, surinvestissent sans cesse de leurs fantasmes (voir mon blog « Le Fantasme baroque »). Des musiciens — Olivier Vernet, Frédéric Desenclos, les Demoiselles de Saint-Cyr — reconstituent des offices religieux, exhument le plain-chant, la liturgie latine. Eugène Green consacre un disque entier à sa déclamation des Sermons sur la Mort de Bossuet (Alpha). Lors de la Semaine Sainte, l’on donne du Couperin en suivant le rituel de l’extinction des cierges. – Mais le tout par amour de l’art, à l’instar de Marie-Geneviève Massé, fondatrice de la compagnie L’Eventail, que j’entendis un jour séparer sa passion pour la danse baroque de quelconques convictions monarchiques… 

cc-14.JPGChose curieuse, jamais, sous le couvert de la parodie, discipline pour le coup « post-moderne », l’on n’a (en apparence du moins) si peu cru en Dieu et autant porté de médailles et de crucifix. Jamais l’on a tant déserté les églises et voulu si massivement ressusciter la Chapelle Royale, Port-Royal des Champs. Jamais l’on a été si athée et à ce point habité par l’imagerie chrétienne, à ce point passionné par ce que l’on nomme pudiquement objets de dévotion, pourtant longtemps fustigés par les incrédules, les penseurs laïques… et le clergé éclairé lui-même, au XVIIIe siècle notamment. Qui sait encore que le fameux Colloredo, célèbre pour avoir chassé Mozart de Salzbourg, tenta aussi d’éradiquer la superstition dans les églises et de recentrer la foi en retirant aux fidèles cela-même que le moderne adore ? Gambetta tempêterait à voir cette sécularisation massive (il dirait insidieuse !) de l’imagerie religieuse… Mais peut-être l’homme, et le moderne aussi, malgré ses prétentions rationnelles reste-t-il intrinsèquement un individu de superstition, ou un croyant structurel [ci-contre Bijou « Corpus Christi »].  

damien-hirst.jpgDominique Fernandez et Ferrante Ferranti ont largement contribué à cette popularisation du baroque par leurs opus publiés chez Plon Le Banquet des Anges, La Perle et le Croissant, Le Radeau de la Méduse… Dans leur sillage, redécouvrant tour à tour le Quattro Fontani de Rome, la Santa Cecilia de Maderno, les palais de Saint-Petersbourg ou de Palerme, ou les sculptures brésiliennes de l’Aleijadinho, l’on s’est repris de passion pour ce style si souvent mal compris, longtemps considéré comme un dévoiement des idéaux d’équilibre architectural qui le précédèrent (mais que serait Bernin sans sa maîtrise de l’équilibre et de la forme ?), et comme une décadence de la perfection palladienne et classique — alors que nous comprenons maintenant qu’un Borromini en est plus qu’un prolongement, un génial héritier. Cette réhabilitation du baroque en art s’est accompagnée de la redécouverte du répertoire musical, et à son intégration à l’art contemporain. Damien Hirst s’est repenché sur la vanité par son célèbre crâne en diamants [ci-contre]. Jeff Koons semble s’être souvenu des Sacré Cœur par ses cœurs métallisés, ou de la bulle de savon, motif de l’éphémère dans la peinture du XVIIe siècle, par sa somptueuse « Moon », installée l’an passé dans la Galerie des Glaces de Versailles.

koons-galerie-glaces-grossi.jpg       

Moon

En 2003-2004, une exposition au Kulturforum de Vienne, en Autriche, appelée « Barock – Ein Experiment » (« Baroque – Une expérience ») allait même plus loin. Une installation notamment, sous forme d’une machine reproduisant la digestion humaine, y filait de façon provocante la métaphore de la vanité et exprimait par l’odeur produite, selon l’artiste, ce que les baroques voulaient susciter en leur temps par la peinture. 

Plus surprenant encore : le baroque envahit le monde de la bijouterie et de la joaillerie. Chacun connaissait déjà les crânes somptueux et précieux du créateur Codognato, place San Marco à Venise, dans la filiation de bijoux romantiques. À présent, les motifs des XVIIe et XVIIIe siècles ont investi une bijouterie plus moderne et descendent dans la rue ; l’un des pionniers : Thierry Gougenot, fondateur et créateur des collections « Corpus Christi », qui n’hésite pas à décliner le crâne, le Sacré Cœur ou le reliquaire en les mêlant à des objets issus de la culture rock… ou des Arts Premiers. Je me repose inlassablement la question. En musique, d’abord. Pourquoi un interprète éprouve-t-il l’envie ou le besoin de fréquenter la littérature baroque, et de recourir à des instruments de cette époque ? De même, pourquoi un créateur, de bijoux par exemple, parfaitement de son temps, puise-t-il dans le répertoire symbolique et esthétique d’une autre époque, aussi attachée aux symboles, au discours et à la mise en forme que la nôtre est froide, sèche et efficace ? Hors des considérations stylistiques dont je traite souvent en musique, Thierry Gougenot répond par une passion personnelle. Symptôme récurrent chez les artistes de la fin du XXe siècle : il aime le baroque et ne s’est même jamais posé la question de cette attirance qui est naturelle, spontanée et remonte à l’enfance. Il dit éprouver avec cet art une « proximité esthétique », d’abord inconsciente, et qui se fait consciente pour mener au processus créateur. Il a des souvenirs d’églises, de cimetières que l’on retourne, de retables qui s’éclairent dans l’obscurité. Il aime aussi livrer de ces objets dont il s’entoure — paperolles, reliquaires, autels qui lui servent… de présentoir ! — une nouvelle lecture. Mais aussi poursuivre un travail débuté voilà trois siècles, filer un même sujet, œuvrer, selon son expression, sur le « long terme ». Le tout, sans aucune incompatibilité avec son travail de créateur. Et en effet, il ne s’agit pas de copie, ni même de paraphrase. Plutôt de réinvention et l’on n’est pas choqué, comme en découvrant le regard que porte un Skip Sempé sur Rameau, ou autrefois de Minkowski sur les Comédies-ballets de Lully, de voir une vanité côtoyer un revolver… Le résultat est bel et bien moderne. Il a fait œuvre de création, c’est-à-dire qu’il a pensé et formé un objet original. 

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Serait-ce donc ce même désir de pérennité, de généalogie, pour reprendre un terme de Nieztsche, qui amène de jeunes musiciens à travailler si ardemment la matière baroque, à réemployer des techniques anciennes pour les prolonger à notre temps ? Les médias multiplient les analyses sur l’incertitude d’un monde contemporain finalement insaisissable, imprévisible et largement déshumanisé, sur le positivisme triomphant et le désenchantement de nos civilisations, qui se lit jusqu’au travers de l’art contemporain. Peut-être le retour à un répertoire antérieur qui échappe à cette tendance, à une culture généreuse, à un système crée par l’homme pour l’homme (car le baroque, conjugué à plusieurs disciplines, est bel est bien un système de pensée et d’expression), à un mode qui exalte le rapport humain à la vie, qui reconnaît la mort autant qu’elle sait dire le plaisir. Peut-être est-ce cela : quand notre temps s’évertue à taire et à cacher, le baroque sait dire et ne s’en cache pas. Son discours n’hésite pas à recourir à l’excès, à l’horreur, à la beauté. Il reconnaît Dieu et le mal, le péché et la vertu, le salut dans sa tension avec la damnation, il met en image la souffrance. Il est préoccupé de l’obscur et de la lumière, il se soucie du devenir de l’âme, de la survie de l’homme, ne parle quasiment que de son aspiration, souvent compliquée, au bonheur. Il est un art de contrastes. Un art de combat spirituel. Un art de vie. Un art qui s’assume. Une figuration qui parle par symboles. Et peut-être, en ces temps où tout s’est aplani dans une relative indifférence, avons-nous le besoin de nous rassurer par ce baroque qui aide à nous sentir en vie, et qui rend, contre ceux qui voudraient reléguer l’art à un exercice désintéressé ou le limiter à une spéculation, le goût de l’être. 

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Auteur :
Anne-Sophie Jacouty

Biographie de l'Auteur :
Critique musicale à Classica-Répertoire, Anne-Sophie Jacouty collabore régulièrement à l´émission Les Rois de la galette sur France Musique. Son roman Du Côté où se lève le soleil est paru en 2006 chez Philippe Rey.

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