De clavecin en piano

 clavecin.jpg                                                                                                 steinway.JPG

marcelle-meyer.jpgLors d’une émission des « Rois de la Galette » sur France Musique, à laquelle je participai l’année dernière autour de pièces pour clavecin de Couperin, je me souviens encore du choc que fit, à nous-mêmes comme aux auditeurs, le résultat de la confrontation… Le triomphe de Marcelle Meyer ! Les choses étaient complexes. Ecoutées individuellement lors de leur parution, j’avais potentiellement aimé, voire loué, telle ou telle des versions au clavecin. D’autres auparavant m’avaient en revanche profondément déçue parce qu’elles me semblaient peu musicales et de surcroît si éloignées, par leur nervosité et leur prosaïsme, de l’intention baroque. Sécheresse parcimonieuse de l’articulation, mise à plat ou froide restitution du jeu rhétorique et mélodique, problème de dimension et de travail des volumes (toute la différence entre Vaux-le-Vicomte et la façade de Versailles), manque de largesse, d’élévation, de relief, de poésie et de sensibilité —une notion qui, avant d’être romantique, fit sens au XVIIIe siècle et manque cruellement à tant d’interprètes sur instruments anciens, alors que le baroque, âge du sentiment, des larmes et du fort intérieur en spiritualité, se soucia tant des affects…

Mise en perspective parmi un certain nombre de clavecinistes (exercice très particulier et non absolu, il est vrai), Marcelle Meyer était donc sortie victorieuse et nous n’avions cessé de nous émouvoir de la clarté de son toucher, de cette sorte de pureté d’intention et de musicalité sans affectation, de son ineffable art de coloriste qui, tout en douceur et sans heurt, offrait un Couperin aérien et subtil, mouvant, poétique, fidèle à la lettre et libre dans son ton. Un Couperin sans âge, interprété pour lui-même et à la fois, avec la conscience de ses origines, sans que celles-ci déterminent et conditionnent pour autant son approche et sa conception. Ses Barricades Mystérieuses, moins charnues qu’au clavecin, se mettaient à virevolter avec une insolence inédite. Nous avions été unanimes : ce Couperin au piano était apparu bien plus Couperin que la plupart des versions que nous entendîmes alors au clavecin, parce qu’il était merveilleusement musical —à l’exception d’une passacaille, je m’en souviens, où le piano péchait par monolithisme et incapacité à nourrir l’exercice de la variation, en l’occurrence difficilement dissociable des qualités expressives du clavecin…   

disque-couperin-tharaud.jpgLe débat n’est pas récent et les enregistrements Rameau et Couperin d’Alexandre Tharaud chez Harmonia Mundi l’ont remis en pleine lumière. Nicolas d’Estienne d’Orves, invité d’Eve Ruggieri à la télévision en 2007, lors de la parution de l’album Couperin « Tic-Toc-Choc » d’A.Tharaud, résuma assez clairement le débat entre les tenants du piano et ceux du clavecin. Affaire de goût, et non de vérité. De préférences esthétiques pas toujours rationnelles, de sensibilité personnelle souvent orientée par une époque, par une tendance. Souvenir d’enfance en ce qui concerne Nicolas d’Estienne d’Orves, que les « Introuvables » de Marcelle Meyer amenèrent à Couperin… en lui rendant, plus tard, moins évidentes les interprétations au clavecin. Car Marcelle Meyer jouait Couperin et Rameau dès les années 1950, rappelle Renaud Machard, son voisin chez Ruggieri. La parenthèse de trente ans due au renouveau baroque nous l’aurait fait un peu vite oublier… Mais pendant ce temps, alors que ce mouvement imposait peu à peu le clavecin comme une évidence, quelques grands pianistes continuaient de distiller en récital, au piano et avec leur génie propre, quelques pièces de ces maîtres. Sait-on, en effet, combien les compositeurs baroques attirèrent un Cziffra, qui s’intéressa à Couperin et enregistra Lully, C.P.E. Bach et Scarlatti aux côtés-mêmes de Beethoven ! (cf. « Les Introuvables », EMI), Sokolov donnant le « Tic-Toc-Choc » de Couperin en concert (écoutez-le sur youtube.com !), ou Horowitz livrant ses mythiques Sonates de Scarlatti ? Une sorte d’écho, à mes yeux, à la manière dont Liszt s’était en son temps retourné sur le plain-chant, dans une œuvre comme l’« Ave Maria » des Harmonies poétiques et religieuses. C’est-à-dire, dans une perspective libre, dans une attitude de moderne abordant non un rivage exotique, mais une face retirée de son patrimoine intérieur qu’il s’agit de pénétrer, voire dans le cas de Liszt, selon l’esprit romantique, de réinventer pour en restituer, fût-elle fantasmée, une vérité.

En somme, Tharaud, dont le disque Rameau fut salué en 2001 comme une petite révolution, ne fit « que » renouer avec une tradition, certes confidentielle mais bien réelle. L’on peut à ce titre relativiser son audace. Pour autant, le séisme n’en était pas moins nécessaire. Il réparait pour un large public ce que je nommais antérieurement une « amnésie » due à la progression des conceptions liées au renouveau baroque, et à leur excessive victoire. Il opérait dans l’histoire de l’interprétation une sorte de pondération, aussi saine que le fut en son temps l’œuvre des « baroqueux »… Tharaud pourtant ne faisait pas que symboliquement relever un pan entier de la mémoire interprétative. Dans le domaine baroque, il rendait au piano une légitimité égale à celle du clavecin, et à la question musicale, la préséance qu’elle n’aurait jamais dû céder aux considérations historicistes. Surtout, il battait en brèche le relativisme interprétatif, rompait la séparation des répertoires et ramenait le baroque dans le giron de la grande littérature pour clavier.

41rpam8tebl__ss400_.jpgMais avant même cette « révélation », voilà quelque temps déjà que l’on ne s’offusquait plus, ou si peu, d’entendre jouer ces auteurs sur autre chose qu’un clavecin… Je me souviens dans les années 1980 des Scarlatti d’une Maria Tipo, aujourd’hui délicieusement datés, mais qui me paraissaient, selon les critères d’alors, former un juste équilibre. Certes, l’Italienne le jouait au piano. Mais elle semblait soucieuse de retrouver le grainé couramment prêté au clavecin par une articulation méticuleuse et un jeu pointilliste, presque gracile, qui pouvait correspondre à la représentation que l’on se faisait encore de l’esthétique d’origine des Sonates (elle a été, depuis, largement « dépoussiérée » par les Hantaï, Baiano et autres Skip Sempé, bien au-delà de ce que fit Scott Ross dans les décennies précédentes). Qui entendait Maria Tipo se retrouvait baigné dans un monde de finesse et de délicatesse solaire, bien loin du sombre et trouble Duende, ce charme mélancolique à l’Espagnole auquel succomba Scarlatti, et qui fascina Sempé dans son disque éponyme chez Paradizo… Ce jeu méticuleux, cette discipline de modération et ce souci de propreté ne concernent d’ailleurs pas que Maria Tipo, qui poussèrent à leur extrême ces caractéristiques de facture en un temps où nous n’étions pas aussi audacieux et libres vis-à-vis de cette littérature. Tharaud lui-même en garde encore quelque chose. Malgré la qualité et la modernité de son approche, qui firent de la Passacaille de Couperin un merveilleux objet de rêve, inclassable et sans âge, le jeune Français opère malgré tout, en franchissant le seuil du XVIIIe siècle, comme une réduction sonore et un resserrement. Preuve que le relativisme interprétatif et la toute-puissance du style ont percé jusqu’à lui, il ne fait pas appel aux qualités d’approche et aux mêmes ressorts techniques en jouant Chopin qu’en abordant Rameau, alors qu’un tel fossé (par-delà les considérations d’esthétique et d’époques) ne démarque pas son Satie de Schubert.   

oeil-xviiie.jpgJe remarque de même que de nombreux pianistes se mettent à mesurer leur toucher, à réduire leur format de jeu et limiter l’ampleur expressive de leur interprétation dès lors qu’ils abordent des compositeurs antérieurs au XIXe siècle… Mutation de facture, changement de dimension, emploi réduit de la pédale, toute-puissance de l’articulation, déplacement de la palette expressive comme si, alors qu’il excelle sur toile, l’on faisait subitement d’un grand peintre un miniaturiste, d’un fresquiste, exercé aux grandes gestes, un artiste du détail. Lise de la Salle, dont je ne cesse d’admirer les transcriptions de Bach par Liszt, n’échappe pas, bien que ces traits fassent aussi partie de son style personnel, à cette ambition d’épure, presque d’ascèse du toucher et du phrasé dès qu’elle pénètre en terre baroque. Pourquoi ? Il semble que le spectre du clavecin trouble le travail du pianiste, que le modèle baroque se mette à s’interposer, à guider, pour ne pas dire guinder leurs intentions, qu’ils ne s’autorisent pas, comme durent se l’autoriser pourtant un Liszt ou un Busoni passionnés par Bach, à projeter sur ces maîtres anciens un regard échappant à l’imaginaire de leur temps d’origine, à l’imaginaire baroque, à un imaginaire du clavecin. Mais un imaginaire figé… Car le clavecin est tout sauf l’instrument stylé mais corseté et un rien inoffensif qui transparaît de ces approches. C’est un instrument potentiellement aussi puissant, en termes d’expressivité et de force sonore, aussi rond et charnu que bien des pianos. C’est oublier le « côté obscur », qui peut autant bousculer que la littérature romantique. Brisons cette imagerie d’Epinal, grâce aux progrès de la facture et à l’exhumation d’un patrimoine si protéiforme… Pour prendre trois exemples, j’évoquerai les sonorités des clavecins français Hemsch, troublants de subtilité et de profondeur, bouillonnant d’une infinité de couleurs qui ne se laissent guère résumer par ce fameux « grainé », plus proche de la gravure que de cette réalité sonore. Côté littérature, citons un auteur comme Jean-Baptiste Forqueray, dont la redécouverte tira le clavecin des postures de salon pour « fouiller » les replis des gammes graves et lui reconquérir d’insoupçonnées ressources expressives. Ou un Jacques Duphly, aux inflexions préromantiques —joué au piano, il paraît même souvent plus tourné vers le XIXe siècle que vers l’ère baroque. Enfin, écoutez un claveciniste comme Skip Sempé pour saisir combien le jeu du claveciniste peut être virtuose et sauvage. Sans même évoquer l’emploi du clavecin dans la musique contemporaine, des expériences d’Elisabeth Chojnacka à Henri Dutilleux, très récemment, dans sa dernière création Le Temps l’Horloge au Théâtre des Champs-Elysées… 

0002894777978_230.jpgLe piano devrait donc être moins scrupuleux, et se concentrer sur sa vocation quand il aborde des pages qui ne lui sont pas destinées : il n’est pas voué à imiter, mais à donner à entendre autrement, à projeter l’œuvre. C’est d’une certaine façon ce qu’a osé Hélène Grimaud en interprétant Bach. En découvrant la Chaconne transcrite par Busoni, dans son dernier opus Bach chez Deutsche Grammophon, l’on ne peut qu’être frappé par le caractère polymorphe d’une approche parfois impressionniste, parfois « grainée », et à la fois entremêlée de larges respirations romantique. Une approche, en somme, qui ne craint pas de sédimenter au maître de Leipzig trois siècles d’expériences musicales, de relire l’univers baroque à travers l’œil d’un interprète éclairé. L’objet est insaisissable. Le « clip » inventé par le label pour accompagner la Chaconne nous situe d’ailleurs dans une incertitude historique : une vue du Berlin moderne, Fernsehturm dressée au bord de la Spree, plongé dans un crépuscule digne de Friedrich laisse l’auditeur flotter dans une temporalité bouleversée, qui est celle de l’artiste. Les no-man’s land allemands s’opposent au souvenir de Leipzig, et le complètent. La réminiscence de l’articulation baroque s’unit aux tempêtes du post-romantisme. Encore une fois, l’on peut se souvenir de Liszt. Nous ne sommes pas vraiment dans le monde baroque, pas vraiment dans le monde moderne, et toutefois, Grimaud, que l’on apprécie ou pas cette perspective, nous projète dans un objet moderne, qui doit tout à Bach, mais tout par elle. Elle a inventé une troisième temporalité, un univers esthétique aux coordonnées uniques. L’expérience est trop rare pour être pleinement goûtée. Sans doute nous manque-t-il encore ce recul. Mais au lieu d’être opposés ou revendiqués, souhaitons que le clavecin et le piano continuent de s’éclairer l’un l’autre, chacun selon sa qualité propre et celle des œuvres dont il ne faut surtout pas figer les contours.

Partager sur mes réseaux sociaux

Votre avis

Votre message

Les dernières réactions

Profil Message

nemorino il y a 2 mois

Texte fort intéressant, et commentaires tout aussi passionnants. Avec la musique dite "baroque", l'on peut se poser la question de savoir s'il faut jouer cette musique telle que les compositeurs l'entendaient à leur époque, ou telle qu'ils auraient voulu l'entendre. Bien des compositeurs de cette époque pestaient contre la facture instrumentale, trop rudimentaire à leur goût.
Le clavecin était apparemment très mal aimé, jugé incapable de nuances.
Et puis, le jeu des cordes sans vibrato, quel compositeur a exigé cela?
Alors que Corelli lui-même écrivait souvent qu'une chose à ne pas oublier aux cordes pour avoir un beau son, c'était "un beau vibrato". Quant aux orchestres, ils étaient sans doute bien plus fournis que ce qu'on veut nous faire croire. Il semble que l'effectif instrumental et choral jugé aujourd'hui comme servant le mieux Bach, c'était le minimum de musiciens que Bach réussissait à se procurer, minimum en-dessous duquel il refusait de faire jouer sa musique.
Ensuite, appliquer le même traitement à Mozart, c'est déjà douteux. Surtout quand on songe à l'orchestre que Mozart adorait, celui de Mannheim et ses 40 violons. Et sur-orner ses lignes vocales comme beaucoup le font aujourd'hui (sous prétexte que c'était "la mode" à l'époque), n'est-ce pas aussi le traiter comme un musicien post-baroque lambda?
Par contre, il me semble ridicule de servir Berlioz et Rossini (Wagner et Verdi, ça commence aussi) de la même façon. Berlioz militait activement pour la généralisation des pistons aux cors... Et le pauvre Rossini, maltraité avec des cordes sans vibrato qui patinent dès que s'amorce une certaine virtuosité et des cors qui canardent une fois sur deux...
Mais le pompon semble tout de même le Trouvère de Verdi joué à Ludwigsburg cet été, dont la distribution est simplement ahurissante : en Luca, un Papageno-Guglielmo, en Leonora, Simone Kermes (excellente dans le répertoire baroque, mais qui n'a pas le quart de la moitié de la voix pour servir ce rôle... repensez à Milanov, Price, Caballé...) et en Manrico... Herbert Lippert (joli ténor d'opérette et d'opéra-comique, faisant de belles choses dans Mozart)... accompagnés bien sûr par l'orchestre du Château de Ludwigsburg... sur instruments anciens bien entendu.
Quand je réécoute Alcina dirigée par Richard Bonynge, avec le LSO, le "Verdi prati" prend une dimension quasi-surnaturelle de grandeur et de majesté.
Un orchestre qui a, à mon sens, trouvé un juste milieu, c'est le Berliner Kammerorchester qui allie l'éclat et la santé des instruments modernes, la noblesse alliée au mode de jeu moderne (pas d'attaques "raclées", aucune nervosité intempestive, juste de l'énergie) et la légèreté et la transparence des ensembles "baroques". L'équilibre parfait, à mon sens.

nemorino

2 messages

cd-maniac il y a 5 mois

Non, je la trouve très intéressante cette "diatribe interminable". C'est bien de s'interroger avec un peu de fraîcheur sur le "politiquement correct" musical de notre société. Je suis toujours un peu surpris - moi, amateur de musique contemporaine - de m'entendre dire que Bach au piano, c'est finalement mieux. Désolé, mais j'aime beaucoup le clavecin et j'ai du mal à l'envisager comme un instrument poussiéreux qui n'a plus sa place dans les interprétations modernes. Cette manière de revisiter, non sans quelque arrogance, le grand répertoire baroque au piano n'entraîne que très modérément mon adhésion.
Ce qui est irritant finalement, c'est cette propension à considérer comme "définitives" les lubies du moment en leur ôtant toute perspective. La musique classique a ceci de particulier que les opinions s'y expriment souvent avec une grande intolérance qui contraste avec le caractère apaisant (et apaisé) que l'on prête généralement à cette forme d'expression artistique.
En matière de goûts musicaux, il faut rapidement prendre de la distance avec la critique officielle et à n'écouter que ses propres sens, ce qui n'exclut pas de se documenter jusqu'à lire des avis contraires à ses propres opinions.
Finalement, tout tourne autour des relations incestueuses entre le consumérisme et l'art. Lorsque l'on a réussi à tracer une frontière entre les deux, tout devient plus clair et les avis extérieurs n'ont, dès lors, plus grande importance.

cd-maniac

49 messages

kikothegnou il y a 5 mois

"la musique, qui s’aborde et se vit d’abord par l’intérieur, est avant tout le fruit d’une réflexion."

Depuis quelque temps, la question de l'interprétation me t(h)araude au plus haut point. À vrai dire, je ne m'y étais jamais penché sérieusement. J'ai toujours détesté Glenn Gould jouant Bach au piano — opinion purement musicale, j'adore le personnage et ses écrits. Cela restait acquis, gravé dans le marbre, jusqu'à ce que des amis pas forcément mélomanes me traitent gentiment — pas forcément tous, d'ailleurs — de snob et de "vieux con". Il fallait donc argumenter.

Je réfléchis toujours sur cette spécificité de la musique classique, peut-être refais-je le monde, je n'ai que très peu suivi d'études musicales "sérieuses", je ne sais si cette question est enseignée ou non. Je veux dire, l'on joue de la musique de morts, finalement ? pour aller à l'essentiel. En peinture, rien à faire, nous sommes tous spectateurs. En danse, le corps fait expression, il interprète la chorégraphie, comme la voix en musique, me semble-t-il, nous touchant directement à l'estomac. Je suis architecte, d'autres vont habiter mon oeuvre, interagir, ressentir — je l'espère — mais pas forcément mes intentions. En revanche, je désespère et me sens bafoué lorsque l'on modifie un bâtiment, en ajoutant ou retranchant des éléments… Tout ceci pour pouvoir dire que l'interprète doit respecter l'oeuvre, sans me faire traiter, forcément, de réactionnaire.

Il est difficile pour moi d'admettre qu'en musique classique, tout peut être fait, au mépris des intentions initiales. Il me semble que le minimum pour un interprète est de respecter les données initiales : jouer l'oeuvre telle qu'elle a été crée : instruments, indications, style. Est-ce vraiment si réducteur ? Cela n'enlève rien au mérite ou au génie de l'interprète, cela réduit juste son champ d'action. Non pas que je veuille être péremptoire et mettre à la poubelle toute interprétation des variations Goldberg au piano : pour moi, ce n'est plus du Bach. Bien sûr, le clavecin est un instrument difficile à appréhender, c'est un instrument "mort", comme une langue morte. À en entendre de nombreux proches, c'est insupportable à écouter, le son est grinçant, aigu, ça passe pas, quoi. Mais l'oreille s'éduque, comme la lecture. Pourquoi vouloir à tout prix jouer du Bach à la guitare, sous prétexte que c'est plus accessible ? Il y a l'art du clavecin, suffisamment complexe et l'art du piano. On ne peut pas dire qu'un pianiste manque vraiment de littérature à jouer tout de même. J'exagère, bien entendu, mais pour moi, l'écoute des variations Goldberg par Ton Koopman est 10 fois plus jouissive que celle de Gould. La liberté n'est pas toujours créatrice.

J'ai arrêté de faire effectivement mon snob en disant : "Bouhou, Tharaud, il joue Couperin au piano sur un seul clavier, c'est vraiment un blaireau". C'est juste que pour moi, c'est une adaptation, ce n'est plus du Couperin. Lorsque j'écoute et que je vois Hélène Grimaud dans son appartement Berlinois Hamiltonien, j'apprécie Busoni. J'entends Bach, bien sûr, comme tout le monde, mais je suis intellectuellement stimulé par le travail de Busoni et ému par l'interprétation de Hélène Grimaud. En revanche, je pense que cela n'apporte rien à la compréhension de l'oeuvre de Bach.

J'ai l'impression que l'on voudrait aujourd'hui désarticuler l'expression de la musique — et des arts en général — scinder son approche de la raison et de la connaissance, la réduire à l'expression pure et directe des sentiments personnels qu'elle procure à son audition. A contrario, l'on voudrait trouver une justification intellectuelle évidente à la triturer dans tous les sens. Pourquoi est-ce que j'ai l'air élitiste lorsque je dis cela ?

Acceptons le fait que la musique classique a des codes, une culture. Au sujet de la musique baroque, c'est pire : c'est une musique qui sait dire les choses et qui ne s'en cache pas, comme vous le dites très bien plus haut. Je suis comme vous, il est difficile d'entendre Didon et Énée lorsque l'on veut faire dire à Purcell le contraire de qu'il écrit avec cette oeuvre. Au final, je pense qu'il y a une vérité de l'oeuvre (j'entends les sifflements…) mais qu'elle peut s'exprimer de différentes manières, selon la personnalité et le travail de l'interprète. Je ne pinaille pas sur telle ou telle version de la 3ème étude de Chopin, chacun se reconnaît dans une manière de dire. En revanche, le style me semble tout aussi important dans l'interprétation. L'art de la musique est difficile, c'est un travail, pas un passe-temps. Arrêtons avec cette image romantique de l'artiste inné. Je pense à Badura-Skoda que j'apprécie énormément. Les critiques s'en foutent depuis longtemps, mais je trouve qu'il y a chez lui une adéquation parfaite entre la recherche et l'expression artistique. Je voudrais avoir le droit de dire qu'il y a plus de valeur dans le travail de Badura-Skoda et Ton Koopman que celui d'Alexandre Tharaud ou Glenn Gould (chez Couperin et Bach), mais a-t-on vraiment encore le droit de dire cela en public aujourd'hui ? La musique — l'Art — n'est-elle véritablement qu'une histoire de goût ?

Mille excuses pour cette diatribe interminable, j'apprécie la réflexion que vous suscitez dans votre blog, loin des jugements définitifs si souvent présents au sujet de la musique classique et c'est un sujet délicat, prompt à déclencher toutes sortes de déclarations tant sanguines qu'irréfléchies. J'espère ne pas avoir été si borné que cela pouvait en avoir l'air.

Salutations

kikothegnou

17 messages

Les derniers billets publiés : » Voir tous les billets
Auteur :
Anne-Sophie Jacouty

Biographie de l'Auteur :
Critique musicale à Classica-Répertoire, Anne-Sophie Jacouty collabore régulièrement à l´émission Les Rois de la galette sur France Musique. Son roman Du Côté où se lève le soleil est paru en 2006 chez Philippe Rey.

juillet 2009
L Ma Me J V S D
« juin   août »
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728293031