À l’approche des fêtes, les labels multiplient les initiatives lucratives : Natalie Dessay interprète des cantates de Bach avec Emmanuelle Haïm pour Virgin, Anna Netrebko publie chez DG un disque de « Souvenirs » doublé d’une édition limitée avec DVD, Cecilia Bartoli enfin ne manque à l’appel et réaborde un opéra en intégral, après le patchwork musical de l’album Malibran, avec son étonnante Sonnambula de Bellini chez Decca. Une production bâtie autour de deux stars du label, affichant les visées « authentiques » sous la direction du chef baroque Alessandro de Marchi : version retrouvée, diapason d’origine, textures sonores plus fidèles à un Bellini, dit-on, dépoussiéré !… Un regard nouveau sur cette œuvre qui fut jusqu’alors intégrée à l’école belcantienne ? La méthode dérivée du mouvement baroque, Associer le style Bartoli à Juan Diego Florez, premier défi. Le second : prêter à Amina ces intonations et ornementations issues du baroque, cette gestion du souffle ostensible et tendue, ces lignes de chant fragmentées par une surexpressivité à mille lieues d’une Callas ou d’une Sutherland, cette afféterie, enfin, qui, fidèle à la manière bartolienne, charge d’intention chaque mot, chaque note,
qui segmente la musique en styles et ignore la notion vieillie de « répertoire », s’étend peu à peu et déborde de ses frontières d’origine… Contestable peut-être. En tout cas, nos oreilles ne peuvent que s’étonner de cette réalisation hybride, qui déboussole, agace et séduit tour à tour. De cet objet mal identifié —mais bien de son temps— qui égare, innove, brouille les pistes en entremêlant plusieurs discours, en entrepénétrant diverses esthétiques. Associer le style Bartoli à Juan Diego Florez, premier défi. Le second : prêter à Amina ces intonations et ornementations issues du baroque, cette gestion du souffle ostensible et tendue, ces lignes de chant fragmentées par une surexpressivité à mille lieues d’une Callas ou d’une Sutherland, cette afféterie, enfin, qui, fidèle à la manière bartolienne, charge d’intention chaque mot, chaque note,
au détriment de la cohérence globale. Mais aussi, cet art de ce que Roland Barthes appelait chez Racine le tenebroso, c’est-à-dire un attachement fouillé à la couleur, au sombre comme climat d’une expressivité, d’une intériorité, qui n’est pas sans séduction. Car quand « la » Bartoli s’oublie elle-même, ce qui arrive plus souvent en intégrale qu’en récital (le fameux Rataplan de l’album Malibran touchant pour moi à l’insupportable), elle en redevient d’autant plus musicienne, comme en atteste un « Care Compagne » précieux mais surprenant, par instants, de profondeur.
Si Bartoli, avec la Sonnambula, verse donc pour Noël dans l’onirisme païen, l’affiche Dessay-Haïm en revanche a prétention au spirituel par son nouveau disque, proposant trois cantates de Bach dont l’incontournable Ich habe genug dans sa version pour soprano.
Rappelons juste que les deux autres, rarement réunies sur un même disque, sont la très opératique Jauchzet Gott in allen Landen BWV 51 (1730) et Mein Herz schwimmt im Blut BWV 199 composée en 1714 à Weimar, qui retrace le parcours spirituel du pécheur et sa conversion des ténèbres de la condition humaine aux lumières de la rédemption. Un programme passionnant. Mais, sacrilège : j’éprouve toujours quelques réserves face aux fruits de la collaboration de ces deux grandes musiciennes. Le disque Delirio —bien sage— de cantates romaines de Haendel, mais aussi le Trionfo del tempo… (Virgin), mettaient déjà en lumière la tentation esthétisante de leur travail, et cette manière de faire de la musique en miroir, incapable d’abandon à force de perfectionnisme, surchargée de calcul (ce qu’appuient d’ailleurs les captations filmées de l’enregistrement Bach, offertes en DVD dans le coffret, qui dévoilent la théâtralité d’attitude de Dessay et Haïm) Dans les diverses œuvres baroques gravées pour Virgin, à la différence de ses incarnations scéniques où elle déploie une passion et une ardeur étourdissantes, Dessay applique à la voix ce qu’Haïm communique par les instruments : un cisèlement permanent, un souci de la couleur poussé à l’extrême, l’obsession d’une rondeur, d’un timbrage, d’une perfection, qui entraînent facilement, comme un sculpteur qui polirait trop son marbre, vers une afféterie obsédante. Se souvient-on de la morale du Chef-d’œuvre inconnu de Balzac ?
À l’instar des précédents opus du duo Dessay-Haïm, ce Bach ne restera donc qu’une prestation de circonstance, dont on peut douter qu’elle ait été mûrie avec la prudence et la patience qu’exigent ces pages du Cantor. Peut-être la première Cantate, BWV 51, placée judicieusement en ouverture de disque, réussit-elle mieux à la soprano par sa dimension opératique. L’on dit qu’elle aurait été inspirée à Bach par Scarlatti père ; par l’opéra italien, assurément ! On songerait presque au motet romain Saeviat tellus inter rigores de Haendel. La Cantate BWV 199, par sa belle succession de climats, lui offre aussi une matière plus spontanément séduisante. Mais dès qu’il s’agit davantage d’expression intérieure, et l’on sait combien celle-ci, chez Bach, passe par un épurement et une simplification redoutable des moyens, le ton se perd. À ce titre, et mal porté par un Concert d’Astrée très en surface, le Ich habe genug ne se trouve pas. Il ne suffit pas de chanter parmi la fumée des bougies et
sous les voûtes d’une chapelle, comme le montre le DVD, pour saisir le cœur de l’action de grâce du vieillard Siméon, découvrant enfin son Sauveur (Luc 2, 29-32. Ci-contre, Présentation au vieillard Simenon). Un des instants de la Bible, pour moi, les plus humbles et les plus touchants. Les gestes « inspirés » de Haïm ou de Dessay dans la vidéo ne sont ici que du signalétisme, dans une matière qui remonte au plus profond de la conviction chrétienne —ce qui ne veut pas dire qu’il faut croire pour comprendre cette musique et l’interpréter… Nous oublions seulement que Bach était un homme de foi au sens le plus complet, quoique le moins spectaculaire. Un spirituel incarné, des pieds à la tête, de l’épiderme au cœur, un croyant structurel dont la foi, en ces temps où la religion réglait chaque instant de vie, était aussi naturelle que la respiration, héritée, méditée, réfléchie, finalement endossée. Nous avons aujourd’hui bien du mal à nous figurer que le christianisme, luthérien comme catholique, était un élément familier de l’existence quotidienne, et les figures bibliques, des prototypes d’humanité à l’instar de Siméon, exemples ou repoussoirs à la conduite morale. Les sociologues ont travaillé sur l’importance de la cloche, scandant l’activité humaine, sur celle des fêtes religieuses rythmant le calendrier social, avec son lot de prescriptions, de coutumes, d’obligations. Luther pour sa part recentra encore davantage la foi sur sa pratique domestique. Le monde de Bach.
Et à l’image de cet univers modeste et consciencieux, nous ne sommes pas avec l’Ich habe genug dans les grandes gestes démonstratives des musiques solennelles et figuratives, ni à la Chapelle Sixtine, ni dans les extases du Bernin, encore moins dans un épanchement à la Claudel : Bach n’est guère le compositeur des illuminations. Comme ses contemporains, il portait en lui l’univers sacré et de ce compagnonnage, qui n’est pas sans précéder une sainte Thérèse de Lisieux qui trouvait la grâce dans les gestes les plus modestes de la vie, naît cette simplicité qui déroute tant d’interprètes actuels, parce qu’ils ne la COMPRENNENT pas. Paradoxe : ce qui nous touche sans doute dans la musique de Bach, outre son intelligence, est précisément sa religiosité, dans le sens d’une dimension d’évidence de l’expression, de cette capacité à mettre en musique des inflexions de l’intériorité, dans leur complexité comme dans leur naïveté. Et jamais, quoiqu’ait pu prédire Malraux, une époque fut si peu religieuse que la nôtre, en dépit de ses prétendus « besoins spirituels »… Revenons aux sources : quoi de plus dépouillé que le cantique à l’origine de l’Ich habe genug, et que chante l’Eglise à l’office de Complies, avant ce que la tradition monastique appelle « le grand repos de la nuit » ? « Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole. Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples : Lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël. »
L’on sait de là,
aux vues d’une discographie aussi pléthorique qu’inégale, la difficulté interprétative de l’Ich habe genug, que certains musiciens baroques dépouillèrent souvent d’une part de leur dimension spirituelle par la recherche d’autres effets. Dans cette lignée, Haïm édifie un climat sans relief, en adoptant un tempo particulièrement lent et fragmentant le phrasé, comme si cette esthétique de langueur, vapeur, suspension, dépouillement surjoué, avait partie liée avec l’expression de la ferveur. Ou que l’on pouvait susciter l’une par les autres, alors que l’on ne parle que d’une chose, aussi précise qu’insaisissable : la foi, et son expression humaine. Une image d’Epinal de la spiritualité, en somme, à laquelle David Daniels, dans son récent récital Bach chez Virgin n’a pas davantage dérogé, tout comme l’alto Daniel Taylor, proclammé « The Voice of Bach » par son florilège de cantates chez RCA. Tous ces interprètes semblent ignorer que la simplicité, à l’instar d’un texte de Saint-Jean de la Croix, d’un opuscule spirituel de Fénelon, d’un verset de la Bible ou d’une phrase des Pères de l’Eglise, est un plus fidèle vecteur d’expression du propos de Bach que la théâtralisation que l’on nous livre dès qu’il s’agit de prière. Dessay pour sa part, trop extérieure au propos, et peu à même de l’habiter par ses couleurs vocales, ne parvient pas davantage à lui donner chair. Le cisèlement des lignes mélodiques, du timbrage et de l’émission ne peuvent se substituer à une réflexion sur l’intention de l’Ich habe genug, qui devient davantage l’expression d’un narcissisme que d’une action de grâce.
Sans doute par le caractère parfois ingrat d’une matière désormais abstraite de son
Mais quittons Bach et les grandes productions de Noël pour annoncer une bonne nouvelle… L’enregistrement de l’opéra Cleofide de Johann Adolf Hasse s’apprête à être réédité chez Phoenix (disponible fin janvier sur Qobuz.com) ! Les pourfendeurs de l’opera seria, du dramma per musica du XVIIIe siècle, purent sourire par le passé de cette intégrale de quatre heures, trois actes et quatre CD, signée dès 1987 par… William Christie chez Capriccio, à la tête de la Capella Coloniensis. Un certain Christophe Rousset était d’ailleurs au clavecin… Mais curieusement, l’initiative resta sans suite, malgré la vogue Farinelli dans les années 1990 qui préféra se concentrer sur des airs choisis et les hisser au rang de tubes, plutôt que de les subir dans leur contexte d’origine. Pourquoi cette production de Cleofide, amplement méconnue, resta-t-elle donc sans postérité ? Sans doute par le caractère parfois ingrat d’une matière désormais abstraite de son
cadre d’origine : récitatifs « trop longs », arias da capo « désincarnées », surtout après l’aventure romantique, langage métastasien allégorique, coups de théâtre peu « véristes », argument sans écho avec nos références contemporaines… Et puis la durée. Modernes, faites un effort. N’écoutons-nous pas Wagner et ses fresques germaniques parfois durant huit heures ? Cleofide est un monument incomparable, un merveilleux témoin de son temps qui sait aussi l’art d’enthousiasmer. Qui se souvient encore que sa création en 1731 marqua l’apogée de la cour de Dresde comme du genre seria, et conquit… Bach lui-même, qui assista à cette représentation exceptionnelle ? Le Cantor en fut même durablement marqué et y repensa toujours avec nostalgie, comme en atteste un témoignage de son fils Carl Philipp Emanuel. Ces données mises à part, l’œuvre de Hasse, en dépit de ses longueurs, comporte quelques airs de haute tenue, parmi lesquels l’aria di paragone « Son qual misera colomba » pour soprano, le « Dov’è ? Si affretti » pour alto masculin, le « Generoso risuegliati, o core » rendu célèbre par le film Farinelli…
Alors, pour ceux que l’intégrale rebuta, par son ampleur et son prix (je me souviens encore avoir économisé plusieurs mois pour m’acquitter, jeune adolescente, des 400 francs qu’elle coûtait alors), le label Phoenix Edition s’apprête à rééditer des extraits de l’opéra, qui permettront d’en découvrir les pièces maîtresses sans les inconvénients préévoqués. Regrettons toutefois la distribution, Emma Kirkby en tête, qui ne fait guère honneur, par son timbre et ses couleurs, à un langage dont elle ne maîtrise que la technique. Mais quel plaisir d’entendre Derek Lee Ragin, en dépit d’un italien maltraîté, Dominique Visse, amusant Alessandro, ou l’inconnu Randall K.Wong, approximatif mais intéressant par son caractère androgyne. Le tout en un disque, pour moins de vingt euros.
Peut-être le plus beau cadeau de Noël ?





