Rentrée Baroque (Vertus de la fidélité)

William Christie, assurément, voulait frapper fort.

anne-sofie-von-otter-2.jpgEn choisissant Anne Sofie von Otter pour faire sa rentrée parisienne à la salle Pleyel, le 10 septembre dernier, et l’associant à ses compositeurs favoris (Charpentier et autres Rameau, comme l’on jubilait à l’idée de réentendre Médée ou Hippolyte et Aricie sous sa direction !), le chef baroque proposait déjà une affiche parmi les plus passionnantes du septembre musical… Mais attention : cette grand-messe potentielle, de surcroît devant un parterre de fidèles, réservait bien des surprises.

Le PhenixCar William Christie est un véritable Phenix qui, de succès en déceptions, de crises en grands projets, renaît toujours et reparaît sans cesse là où on l’attend le moins – tout en demeurant dans le répertoire qu’il défend depuis plus de trente ans et ne cesse d’explorer. Une tragédienne notoire, un pape du baroque ; ne nous fions toutefois pas aux apparences.

En effet, le programme, en y regardant de plus près, ne se prend qu’à moitié au sérieux… Première singularité : son déroulement, fait d’enchaînements presque sans rupture –et sans applaudissements– entre des pièces d’origines diverses, qui rompt avec la solennité habituelle des concerts et relève davantage de la fresque que du récital traditionnel. Les climats se construisent, l’on goûte les parallèles, les ruptures de tons. Pourquoi pas, même si l’on peut parfois regretter la brièveté de certains extraits, et la réunion d’œuvres sans rapport nécessaire les unes avec les autres ? La première partie surtout, toute de contrastes, opposa le plus grave au plus léger (tel l’« Auprès du feu l’on fait l’amour », rappelé par le disque « Tristes déserts » de Gérard Lesne chez Zig Zag Territoires).

Plus tard, une plus grande homogénéité de ton marqua une seconde partie résolument plus « sérieuse » (Rameau, Les Fêtes d’Hébé et les grands airs de Phèdre d’Hippolyte et Aricie). Un peu superficiel et séducteur, tout cela ? Peut-être. Mais ne boudons pas notre plaisir car ce programme, distillé et équilibré de main de maître par un Christie en très grande forme, fut malgré certaines facilités une pleine réussite musicale…

Autre merveilleuse surprise : Les Arts Florissants. Pléthoriques, à mille lieues des configurations parfois étiques (pour raisons économiques bien souvent) des formations baroques, voici un orchestre dans le plein sens du terme, un monstre vibrant et subtil, aux pupitres fournis et surtout, riche de cette palette de violons utilisée dans l’orchestre français baroque. (Rappelons que le violon se déclinait à cette époque en dessus, haute-contre, taille, quinte et basse de violon, ces trois derniers étant proches de l’alto d’aujourd’hui, avec de légères différences de taille.)

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L’occasion de redécouvrir enfin ce que pouvait être un timbre, un effectif dignes de l’Académie Royale de Musique, et de là, l’esthétique puissante, et non point grêle, d’un orchestre de cette époque. De quoi faire taire les détracteurs des instruments anciens et les pourfendeurs de leur « faible portée »… Et face à ce somptueux matériau sonore, Christie jubile. Dès l’ouverture de Médée, le chef joue de cette puissance mais aussi, par de surprenants effets de piano en écho, rarement usités par une interprétation baroque devenue si peu imaginative, de son raffinement limpide, que consacreront des Concerts de Charpentier de toute beauté –fidèles par leur texture, le travail des voix et des dissonances à la magnifique « Nuit » de l’Oratorio de Noël H.416 (Harmonia Mundi).

william-christie.jpgRarement Christie fut si en forme. Il bouillonne. Il sculpte. Il écoute beaucoup. L’on retrouve en lui tour à tour un interprète pleinement contemporain, par l’économie d’un style dense, sa geste ferme, un rien impétueuse, mais aussi le lecteur spirituel et génial des Reniement de Saint-Pierre et autres œuvres, à l’exemple des airs de Phèdre (Hippolyte et Aricie). Aussi, quel bonheur de retrouver de grands moments de la tragédie lyrique sous une telle direction… Sa Médée, d’abord, fut infiniment plus vibrante que dans sa première version discographique (Harmonia Mundi, avec Jill Feldman), où pointait seulement l’audace dramatique, et plus mûrie encore que dans la deuxième, très sombre, avec Lorraine Hunt (Virgin). Plus libre, cette Médée, vibrante et parfaitement décomplexée. Presque rageuse. Les deux airs de Phèdre en seconde partie resteront pour leur part dans les mémoires, notamment le fameux « Quelle plainte en ces lieux m’appelle », encore plus large, rond et poignant que dans la version Erato. Les murs de Pleyel durent frissonner… Grâces soient rendues ici aux basses superbes et très équilibrées des Arts Florissants, la fidèle viole de gambe d’Anne-Marie Lasla en tête, mais aussi les quelque cinq violoncelles emmenés ce soir-là par Alix Verzier, et pas moins de deux contrebasses…

J’ai beaucoup parlé de William Christie et de ses musiciens, pas d’Anne Sofie von Otter. Elle restera pour moi, paradoxalement, la relative –et unique déception– de cette soirée. Sans doute la mezzo suédoise souffre-t-elle de cette image de froideur que lui causent un timbre quelque peu métallique, un medium souvent terne et moins riche que des aigus qui semblent actuellement gagner en éclat et puissance.

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En dépit de son professionnalisme et de cette aptitude à porter tous les styles, von Otter ne me touche jamais tout à fait. Son Ariodante est époustouflant de solidité (Archiv), ses Lamenti baroques d’une tenue parfaite (DG), ses Sieben Todsünden de Kurt Weill, d’un goût très sûr, auprès d’un Gardiner inspiré (DG). Pourtant… Ses collaborations pour DG avec Benny Andersson du groupe Abba ou Elvis Costello, quant à elles, ne m’ont pas davantage rendu plus accessible ce chant toujours un peu distant par sa facture et ses couleurs. Froide, donc, Anne Sofie von Otter ne veut plus l’être. Et elle paraît lutter pied à pied par tous les moyens, y compris ceux du cabotinage, contre cette image qui lui colle à la peau. L’air « Ma bergère… » de Michel Lambert, par laquelle débuta son intervention à la salle Pleyel, me laissa d’abord une impression mitigée. Von Otter choisit de distancier, non sans à propos, le texte précieux du livret. Le point de vue, peu servile, très moderne, est intéressant. Peut-être même davantage qu’une approche plus « respectueuse » et soucieuse d’ « authenticité ». Mais s’il conquit une salle avide de spectaculaire, il empêcha la chanteuse de s’emparer d’un air dont l’interprétation resta en surface, et vocalement effleurée entre un medium mal posé et des aigus instables, que les postures et mimiques n’aidaient pas à concentrer. Peu après, von Otter se déchaîna littéralement dans les airs légers de Charpentier. Le public adore, évidemment. Plus c’est spectaculaire, plus il applaudit… Mais était-il nécessaire que la chanteuse tapât du pied (« Auprès du feu l’on fait l’amour »), et dans cette frénésie, d’en perdre son habituel équilibre vocal ? Heureusement, le retour des tragédies lyriques, Médée d’abord, Rameau ensuite, ramena von Otter dans ce qui est son élément. La cohérence de sa voix se rétablit après ces mises en danger et elle fut de fait superbe, surtout en Phèdre.

Les vertus de la fidélité… Christie nous en prouve donc l’étendue dans son rapport à ce répertoire français auquel il ne cesse de revenir, et moins pour des motifs commerciaux que par passion véritable. La fréquentation assidue, le compagnonnage régulier, l’intériorisation, l’appropriation valent toutes les dispersions. À l’heure des modes, il est bon de se le rappeler. Souvent, le chef a paru s’égarer. Mais son regard rayonne fondamentalement d’intelligence. Ce concert était l’occasion d’en prendre la mesure ! Et aussi de se rappeler combien le baroque sait être moderne.

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Biographie de l'auteur :
Critique musicale à Classica-Répertoire, Anne-Sophie Jacouty collabore régulièrement à l´émission Les Rois de la galette sur France Musique. Son roman Du Côté où se lève le soleil est paru en 2006 chez Philippe Rey.