Archives pour la catégorie Opéra Bastille

Reprises d’opéra à Bastille, Garnier & TCE

Juin est le mois des reprises lyriques. Les productions ont de l’âge, mais les œuvres sont de prestige, et refourbies de façon à cartonner auprès du public. Pour Otello, c’est comme si toute l’attention publique était focalisée sur le retour de Renée Fleming, adorée de Paris, ostracisée du temps de Mortier, et qu’on n’avait pas vue dans Desdémone (un DVD existe, avec Domingo, au Met il y a pas mal de temps déjà).

Personne, il est vrai, n’attendait grand-chose de la production de Andrei Serban, habile et efficace, qui utilise réalistement la vidéo (ouragan, vagues), beaucoup moins bien moustiquaires et oriflammes, et qui passerait, tant elle utilise professionnellement l’espace, si on l’avait désencombrée de ses oriflammes et surtout infâmes costumes d’opérette pour quelque général Boum. Mais enfin Otello est indispensable répertoire, la précédente production à Bastille même (avec Ionesco et Chung) était pire, jouons donc Otello ainsi, et vive Otello.




Le fait est que Fleming chante divinement avec des moyens émaciés. Elle les utilise en ange glamour, mais ce ne sont plus vraiment ni ceux du III (le concertato final, l’empoignade avec Otello avant, surtout) ni même du IV (où la ligne est céleste, mais la couleur pâle). Classe et rayonnement star, en tout cas. Heureusement qu’elle n’a pas à chanter avec Iago, aussi commun et débraillé de voix qu’elle est, elle, civilisée. Lucio Gallo a deux choses pour lui : qu’il est tellement, au physique, le traître de mélodrame (un adjudant des fournitures, qui carotte le Génaral Boum) qu’il n’a presque plus besoin de le chanter, la mimique (la grimace) suffit ; et son italien projette. Ce sont des vertus. Mais c’est si sale, la voix semble s’épater comme une tache d’encre, aucun effort technique ne lui permet de rendre insinuants ses vigilate ! ou il fazzoletto ! qui semblent s’enfler au contraire ; pour ne rien dire du récit du rêve. Mais il est solide, efficace, il plaît. Aleksandrs Antonenko n’a pas besoin de ce repoussoir pour briller en pleine stature, dramatique et vocale, dans un rôle qu’il joue et chante comme sur mesures : voix pas grande mais concentrée et dominée, à qualité squillante, pénétrante comme une trompette. Electrisant Esultate, splendide montée par paliers dans Dio mi potevi, ligne vibrante et érotiquement fondante au duo du I. Tous autant qu’ils sont, le maestro Marco Armiliato les sert bien. On aura probablement quelque chose de globalement mieux assorti lorsqu’en juillet Tamar Iveri et Sergei Murzaev seront Desdémone et Iago (Opéra de Paris).

Opéra-Bastille (14 juin 2011)

 

Cosi fan tutte était, à Garnier, le premier spectacle de l’ère Gall. On l’avait aimé alors, sans plus : très élégant, un peu convenu et, dans notre souvenir, petitement éclairé. Il s’est passé, depuis, que lui a succédé le Cosi monté par Chéreau pour Aix et pour lequel il a fallu à Garnier supprimer tout le premier rang des fauteuils d’orchestre (et la recette qui va avec) en sorte que Ferrando et Guglielmo puissent y batifoler (jeu de scène qui à Aix ne coûtait rien). Vous pensez bien que là n’est pas la raison du peu de goût qu’on a eu pour ce Cosi mais le fait qu’il soit empêtré de ses coquetteries et chichis, et décoré dans ce style 18e synthétique qui a mieux réussi à Chéreau dans Marivaux, au siècle dernier.

Eh bien, juste retour des choses, bien refourbi et costumes remis à neuf, éclairé divinement et Ezio Toffolutti veillant lui-même dans tous les détails à la reprise, ce Cosi soudain enchante, éblouit. Ses couleurs vivent, l’action, le mouvement y trouvent leur juste proportion, Goldoni sourit dans les gestes, dans les accessoires. Enfin, vertu trop oubliée et maltraitée par tant de mises en scène depuis tant d’années, pour le dire d’un mot qui ne dit rien mais dit tout : c’est ressemblant ! Quel pur bonheur, et quelle rareté désormais, que tout ce qui se voit, tout le spectacle concoure au même style !

Un cast parfaitement assorti (les timbres et les émissions ; pas forcément les tailles) ne prétend pas à la qualité star ; mais offre toutes les vertus de l’ensemble mis au point, quand tout le monde, scène et fosse, joue la même musique, dans une cohérence de sonorités. Fête musicale gourmande, où Philippe Jordan est maître d‘œuvre, en grand saucier des timbres, affinés, assortis, installant une harmonie à la fois lumineuse et ambiguë (trouble, troublante) dans ce jeu des cœurs. Vaillance et style châtié dans la Fiordiligi noble d’Elza van den Heever (qui a déjà un pied, un cothurne plutôt, chez Gluck) ; délicieuse tentabilité chez Karine Deshayes, avec de la gourmandise fruitée dans le timbre déjà ; étourdissante Despina d’Anne Catherine Gillet, parfaitement projetée ; ligne de son aura amorosa excellemment soutenue par Matthew Polenzani ; timbre franc, aisance et aplomb chez Paulo Szot ; absolue sobriété efficace chez William Shimell meneur de jeu. Que cette fête musicale soit fournie par les mêmes instrumentistes que Jordan conduisait la veille dans le Crépuscule des Dieux est une satisfaction de plus. Mozart n’est pas une spécialité, Dieu merci. Il appartient à tous ceux qui jouent plein, timbré, sonore – sans affectation pourtant. Il aurait été si content de disposer d’eux, clarinettes comprises, lui qui était à l’affût de tout progrès sonore, et qui faisait avec ce qu’il avait (mais en y cherchant le meilleur). Peut être aurait-il suggéré à Jordan de prendre le Quintette des Adieux un rien plus vite, et le Trio des Brises un rien plus lent ?

Opéra Garnier (16 juin 2011)




Difficile de ne pas se redire un peu ces choses en entendant Idoménée tel que nous le jouent Jérémie Rhorer et son Cercle de l’Harmonie. En 1781, Mozart avait 25 ans, conquérait son indépendance d’artiste, inventait le récitatif instrumenté et un nouvel espace sonore où sensibilité (les personnages, l’âme) et timbres (les instrumentistes de Mannheim, la voix humaine aussi) vont se rencontrer et se correspondre enfin. Mozart va sonner plein. Idoménée est une œuvre trop grande, trop dramatique, avec ses chœurs terrorisés (qui, dans son œuvre, resteront uniques de présence, de nouveauté), sa tempête, ses présages, sa façon de jouer de la pleine dimension des affetti. L’opéra moderne commence là. Le ramener aux formules sonores ou stylistiques qui, certes,  aboutissaient à lui (et il a fait avec) mais que précisément Idoménée périme est peut-être un pieux devoir d’authenticité. On y perd la franchise et la présence des timbres solistes qui pourraient faire du début de Se il padre perdei (second air d’Ilia) un concertino instrumental, fête sonore chambriste qui annonce celle, autrement développée, qui préludera à Martern aller Arten dans L’Enlèvement. Sacrifice consenti.

Mais alors il faudrait mettre en scène en adéquation ; montrer Crétois et Grecs, marins et peuple, princesses et prêtres dans le style et les manières d’alors et chacun sa différence, et pas ce XXIe siècle synthétique en battle dress et béret, ces tenues à la fois purée et design, commodes à porter et à manœuvrer certes, mais qui vont si mal à des personnages qui parlent de Borée, croient aux apparitions et réagissent aux présages. Bref, il faut savoir quelle authenticité on veut nous montrer, et quel Mozart. On regrette de n’avoir pu avaler jusqu’au bout le brouet scénique pas même mitonné, mais plus probablement expédié, par Stéphane Braunschweig. Pour faire bouger ainsi la figuration, qui reste l’arme au pied, on n’avait pas besoin de lui, la version oratorio suffisait.

Avec Rhorer la musique avance, lisible, naturelle, maigre de corps et de timbres, sans ampleur dramatique : agile (agitée) seulement. Cette simplicité est une vertu. Et ce sera très bien en version concert justement, à Beaune où explicitement on affiche baroque (y recrutant Mozart comme s’il était, disons,  un Kaiser de plus). Pour le Mozart d’à partir d’Idoménée, un orchestre de telle esthétique et consistance n’a simplement pas la dimension mentale et morale; pas si on a entendu les orchestres d’Harnoncourt ou Gardiner, pour ne pas dire Levine, Fricsay, Fritz Busch. L’Ilia parfaitement tenue de Sophie Karthäuser, petite chanteuse mais vraie chanteuse, qui tient le son jusqu’au bout de sa phrase, disqualifie par le fait même Mmes Coku (Elettra) et Lindsay (Idamante) et surtout le malheureux Richard Croft ou ce qui en reste, qui ne font jamais entendre le son jusqu’à la fin de ce qu’ils font croire qu’ils chantent. Il est vrai, tout progrès ayant son revers, que depuis qu’il y a des surtitres, c’est sur eux que le public écoute le texte, ne faisant plus attention à la conduite du son et ébaubi (et applaudissant) quand après trois ou quatre approches très entrecoupées, dans Fuor del mar, soudain Idoménée enchaîne quelques roulades détimbrées. Sans remonter à Jadlowker au disque ou Richard Lewis à Glyndebourne, il n’y a pas plus de trois ans Paul Groves montrait à Garnier dans la vieille mise en scène de Luc Bondy qu’Idoménée peut être chanté avec la voix de quelqu’un qui sera ensuite Belmont et même, le temps venu, Florestan ou Max de Freischütz.

Mais enfin, si on croit devoir réessayer Mozart en-deçà de Mozart, soit que la mode et un public baroqueux le veuillent, soit goût artiste de l’authenticité, alors qu’on fasse son choix, qu’on ne nous trompe pas en nous donnant cette authenticité précieuse, denrée très coûteuse, enveloppée dans du papier journal.

Théâtre des Champs-Elysées (15 juin 2011)
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À Bastille, de Schubert au Crépuscule des Dieux

Elisabeth Leonskaya

Le plus beau, peut-être, le plus discret sûrement, soir de piano de la saison a eu lieu dans un Amphithéâtre Bastille comble où, cent grandes minutes durant, on n’a pas entendu une toux, pas une mouche voler. Elisabeth Leonskaya jouait Schubert sur un splendide Steinway qu’elle avait fait accorder par l’accordeur de Richter, à qui la soirée aurait pu être dédiée. Mais il sonnait comme un très beau Bösendorfer le plus souvent, avec une sorte de tendresse et de pudeur, de retrait de son, partout où la musique l’appelle : et l’Allegretto en ut mineur, tout le départ et l’Andante de la petite la majeur, D664 profitaient immensément de ce côté légèrement heurté, délicieusement irrégulier, suprêmement chantant et, si l’on peut dire, promeneur, du flux sonore.

Mais la Wandererfantasie montrait assez que la lionne n’avait jusqu’ici fait que ronronner ! La virtuosité prestigieuse, légendaire, martelée a cinglé, comme si les réserves accumulées d’énergie, de douleur aussi, étaient  d’un coup libérées. Douleur, oui. Là est la matière première morale de cette façon de jouer Schubert, qui donne une si chantante qualité de lumière noire à tout ce qui lyriquement semble ne rien faire que se laisser aller, mais vous saisit à la gorge comme à l’andante de la sonate, murmuré, ou à l’adagio lancinant de la fantaisie, où le lied In der Ferne de Schwanengesang soudain émerge de la glace et de l’oubli. Lancinant, poignant, à vous mettre à genoux : et ce n’est pas Richter maintenant, c’est Serkin dont l’humilité héroïque (restée sans héritier hélas) se fait entendre.

C’est d’ailleurs une fureur Serkin qui en seconde partie cingle le fracassant Allegro de la grande la majeur, D959. Ce serait presque lui aussi dans la promenade hantée en fa dièse mineur de l’Andantino et la fissure, l’abîme vertigineux qui soudain s’y creusent, si la dimension réduite (Dieu merci, justement réduite) de l’auditorium ne suggérait à la pianiste de tenir un rien les rênes à ce déferlement sonore qui l’emplirait et nous aveuglerait. Deux Impromptus encore, dont un sol bémol devenu ce chant sur place, qui ne va nulle part, miroite dans sa propre miséricorde, et pourrait (devrait) ne pas finir. Seul Schubert permet de telles soirées de piano. Mais seule la lionne Leonskaya détient encore la clé de ce service, cette humilité héroïque.

Amphithéâtre Bastille, 1er juin 2011

 
Le Crépuscule des Dieux



On a beaucoup hué le metteur en scène à la fin du Crépuscule des Dieux, des huées d’un son d’ailleurs étrangement calme, et comme de routine ; longues (patientes) mais sans passion. Etrange. Je n’attendais rien de Günter Krämer hier, ayant assez dit pourquoi j’avais détesté son Siegfried, rempli d’un ressentiment aigre à l’endroit de ses personnages, et de tous les dieux, héros et icônes de la germanité. Siegfried ce soir n’est pas fait moins niais, et le massacre final au pistolet des dieux du Walhalla ne me plaît guère. Mais comment ose-t-on huer une mise en scène sans ambition ni génie peut être (mais pleine de très excellents et très révélateurs détails : on sait son Wagner, ici), mais explicite de bout en bout, dont les personnages sont nettement profilés, avec des motivations claires ? Le public de l’opéra de Paris n’a pas vu de Crépuscule sur sa scène depuis plus d’un demi-siècle, voici un Ring enfin complété, le premier depuis un tout entier. Il ne résout pas tous les questions, Dieu sait, mais il met le spectateur à même de se les poser en pleine connaissance de cause. N’est-ce pas dans un théâtre de répertoire, et pour un public aussi petitement informé de son Wagner que le public de Paris, la première vertu ? Je doute qu’il y en ait eu dans la salle beaucoup qui aient vu autant de Ring que moi, et depuis plus longtemps. Deux ou trois m’ont enthousiasmé, je ne peux pas dire qu’aucun m’ait satisfait, les intentions, les virtualités du Ring sont trop débordantes, parfois contradictoires aussi, pour qu’aucune lecture suffise. Même Wieland, même Chéreau. Hans-Peter König (Hagen) et Peter Sidhom (Alberich)Celui de Krämer certes n’illumine pas, mais n’occulte rien, et traite le sujet (vertu qui n’est pas à la mode). Il se suit et s’explicite, il fera de l’usage : et le Crépuscule en est sûrement la plus forte soirée, notamment par sa qualité musicale (mais cela à l’Opéra commence à aller de soi : on le doit à Philippe Jordan ovationné — par son propre orchestre aussi), mais vocale aussi, d’absolument premier ordre. Je ne me souviens pas d’avoir eu jamais pareil trio de Gibichungen : une Gutrune à vraie étoffe dramatique et lyrique, Christiane Libor, voix vibrante et qui impose ; Iain Paterson, étonnante silhouette et dégaine de Gunther, personnage d’une palpabilité et d’une individualité remarquables, vocalement à la taille d’un Uhde et dont la conception, qu’on le remarque en passant, est toute de Krämer ; comme est de Krämer ce Hagen cloué au fauteuil roulant, immobile et d’autant plus saisissant quand il laisse aller dans ses appels aux vassaux son torrent de gigantesque voix noire : Hans-Peter König, visage débonnaire à la Greindl. Un Hagen qui a presque tout d’un formidable Sachs, ça se salue bien bas ! Un peu victime de ce contexte, le toujours excellent Alberich de Peter Sidhom, trop présent, mais trop caché.

Splendides Filles du Rhin, on les connaissait, elles méritent qu’on les nomme : Mmes Piccolomini, Stein et Sindram, épatantes en Nornes d’abord, sur un orchestre maintenu murmurant, où on ne croit entendre que des pressentiments.

Les Filles du Rhin

Sophie Koch (Waltraute)Splendide Waltraute de Sophie Koch, star dans un rôle bref mais star, dont elle n’a pas exactement la voix : le gras un peu huileux manque, qui donnait leur poids purement vocal (outre l’art de dire) aux Anday, Branzell, Onégin et Klose du passé : elle est plus proche de Thorborg, ce qui n’est pas un mince compliment. Et quelle silhouette ! Et quelle installation tragique, d’un coup ! Le rapport avec Katarina Dalayman (Brünnhilde) dans leur empoignade brève installait le choc des présences en fin d’un premier acte peu animé, où la scène des Gibichungen, malgré son excellence vocale, faisait un peu (comme toujours) tunnel. S’y enchaîne l’arrivée de Siegfried avec le Tarnhelm, invention géniale de dédoublement, ici réalisé par Torsten Kerl et Iain Paterson avec une plausibilité, une palpabilité rares. Cette fin d’acte, que Jordan conduisait à son climax avec un sens du timing et des gradations sonores saisissantes, méritait ovation.

Le 2e acte traîne un peu, avec son côté Festwiese, fête de vin du Rhin (déjà montrée dans le Siegfrieds Rheinfahrt qui achève le Prologue, assez platement cabaretier) ; on s’aperçoit que le plateau est bien grand quand on y fait si peu de chose, nécessairement, autour d’un Hagen immobile. Dalayman n’y aura pas la noirceur amère de voix qui suffisait à une Mödl, une Varnay, éminemment une Leider, pour emplir l’espace. La couleur de Torsten Kerl, si vaillant, si engagé, est bien claire aussi (et même galante, çà et là). Ni Helle Wehr niTorsten Kerl (Siegfried) Betrug ni surtout la méditation dans son coin de Brünnhilde trahie n’aura le poids pur, le relief vocal. Attendu. Sans doute les chœurs d’homme (superbes), Hagen aussi, en avaient eu trop.

Le 3e acte est serré, poignant, une seconde de défaillance de Kerl dans son récit n’empêche pas sa performance ici, déjà avec les Filles du Rhin, méditative, joueuse mais angoissée, pleine de pressentiments, de se hausser au mémorable, avec un Heilige Braut final d’une largeur sensible épanouie de vrai ténor, encore (presque) frais après tout ce marathon. Comme Dalayman, qui a porté de bout en bout sur son visage le masque, les regards flamboyants surtout, de la Brünnhilde de grand format, celle qui a l’endurance pour vertu première, au point d’apparaître quelconque (ou interchangeable) dans Siegfried et Walküre, pour ne s’épanouir de timbre, de puissance, de traits, qu’ici. La masse de son est énorme, libre, vibre mais sans stridences. Lui manque, de par sa stature même, la majesté soudain haussée au format cosmique. Mais ça, depuis Mödl, Varnay, Nilsson… (même Behrens, qui avait la majesté, n’avait pas la couleur).

Orchestre, on l’a dit, sublime. Dans ses gradations dramatiques ; dans le détail instrumental des timbres (certains jamais détachés ou plutôt suggérés avec cette netteté, passant dans le flux sonore comme des ombres) ; dans la somptuosité menaçante de cuivres qui ne forcent pas, de percussions claquantes et sans clinquant ; dans la continuité, le discours sonore obéissant au parcours dramatique que fixe Wagner poète, et qui demande d’incessants et subtils rajustements de niveau sonore, d’intensité, de timbre. On n’en finirait pas de détailler cela. On attend Philippe Jordan et son orchestre dans Mozart, le Mozart de Cosi, demain : on entend déjà les timbres, la qualité kammermusik qu’il a su maintenir dans le Wagner qui semble l’appeler le moins, partout où c’est possible.

Musicalement et vocalement, soirée éminente. Revenons à la mise en scène…  Il est probable qu’en refusant aux héros wagnériens, là où ils ont la tête épique, ce qui les fait héros et épiques, c’est-à-dire aussi la distance et la différence démontrées par le costume (pas forcément des braies et des peaux de bêtes, mais sûrement pas ces tenues de chefs de rayon ou de dame pipi qu’on leur fait à tous depuis bien vingt ans, ou ces uniformes de soldatesque nazi obligée), on les décale à la fois de la musique, qui dit autre chose, et de leur chant, qui parle autrement. Le moins qu’on doive dire, c’est que la soirée d’hier était à l’égard de ce crime fondateur (et qui remonte loin) presque innocente.

Opéra Bastille, 3 juin 2011.
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