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LE BLOG D'ALAIN DUAULT
Classica

Raimondi, le jeune homme

 Ruggero Raimondi est, on le sait, un des plus grands artistes de notre époque, un de ceux qui marquent leur temps aussi bien par l’exceptionnel niveau d’accomplissement de leur art que par la personnalité qui en rayonne. Il a soixante-dix ans cette année : qui peut le croire quand on le voyait donner à la Salle Gaveau ces quelque dix heures de master classes autour de La Bohème de Puccini ? Les jeunes chanteurs réunis autour de lui buvaient ses paroles comme la potion magique espérée pour devenir ce dont ils rêvent chacun. Mais, au long des heures, alors qu’on sentait la fatigue les gagner doucement, pour Ruggero Raimondi, au contraire, c’était comme si l’excitation de la transmission rechargeait sans cesse ses batteries ! Tout était dit, repris, répété, obstinément : il ne laissait rien passer, commentait, s’exaltait, se désespérait, reprenait, bousculait, ironisait. Plus qu’une leçon d’opéra, c’était une leçon de vie que donnait ce jeune homme.

Ruggero Raimondi a acquis une connaissance intime de l’opéra, et en écoutant ses remarques, je me demandais pourquoi ce cheminement ardent sur la route de la beauté semble être aujourd’hui devenu exceptionnel alors qu’il est l’essence même de l’art. Comme si nous avions insensiblement glissé dans une sorte de vieillesse du monde. Ruggero Raimondi est au contraire un être jeune parce que modelé d’abord par une incroyable richesse humaine : il est en ce sens une de ces personnalités qui engagent à l’humilité. Tout l’interroge, tout le passionne, tout l’inquiète, et cela lui donne cette permanente avidité de connaître, de comprendre, cette disponibilité aux autres, cette écoute. C’est ce qui a fait le prix de ces passionnantes master classes autour de La Bohème ; c’est aussi ce qui fait comprendre combien essentiel est cet art de la transmission du fond des choses et non des seules apparences, pour que ces jeunes voix puissent devenir des chanteurs, des artistes. C’est si difficile d’être un artiste !…

Ce qu’ils ont gagné à approcher cette légende de l’opéra, c’est à la fois la compréhension qu’ils s’attaquent à des Everest et que l’humilité est un des piolets de cette ascension, pourvu qu’elle soit activée par une foi en cet art qu’ils veulent habiter et cimentée par une rigueur quasi sportive du mental comme du physique. Et que la beauté se construit patiemment, pour trouver sa vérité — comme cette scène finale de La Bohème dont longtemps ils ont peiné à trouver la clé et que, au bout de cette master class, ils ont soudain chantée, interprétée avec une émotion qui a cloué le public de la Salle Gaveau. C’était une morale qui se délivrait : Ruggero Raimondi les a regardés, heureux d’éprouver ce qu’il avait pu faire passer, heureux d’avoir fait reculer l’obscurité, le négatif, la laideur.

On sait que l’univers est un grand vide peuplé de myriades d’étoiles, de nuages de gaz et de poussières : l’effondrement, il y a plus de cinq milliards d’années, d’un de ces nuages cosmiques a donné naissance au soleil, aux planètes, surgissant de la nuit des temps. Quelques millions de siècles plus tard, sur cet espace aujourd’hui appelé “la Terre”, un signe a été reconnu, une marque sur une paroi peut-être, un geste répété, une reconnaissance — un langage. Le ciel a continué à se déployer alors au-dessus de ce nouvel océan — de signes, puis de mots. Et ces signes, ces mots ont donné un sens à ce qui apparaissait : un nuage est apparu plus grand qu’un autre, ou plus petit, plus clair ou plus sombre — plus beau. L’un a préféré ceci, l’autre cela, la différence et le désir ont ensemencé la beauté, son langage — dont le chant est une des plus belles expressions. Mais ce langage et son exigence de beauté, que sont-ils devenus dans notre monde qui vieillit mal ? La fin du monde est-elle liée à ce crépuscule de la beauté que vit notre époque et sur l’idée de laquelle tenait le monde, notre monde ? La beauté peut-elle empêcher la fin du monde ? Ruggero Raimondi, ce jeune homme, a ainsi montré à quelques-uns et, à travers eux, à tous, qu’elle peut être un chemin pour ne pas mourir.

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Prima la musica, dopo il teatro

 

LE CŒUR ACTIF DE L’OPÉRA EST BIEN LE PLAISIR DE LA MUSIQUE

La vieille dichotomie sur la primauté de la musique ou des paroles, dont Richard Strauss a fait l’un de ses plus beaux opéras, Capriccio, a tendance depuis quelques années à se retrouver dans l’antagonisme entre la musique et les mises en scène. Alors que, à de très rares exceptions près (Carsen, par exemple), la race des Strehler, Ponnelle, Chéreau, Lavelli mais aussi Auvray, Joel ou Cavani n’est plus guère en activité sur les scènes lyriques, deux exemples récents à l’Opéra de Paris peuvent à la fois alimenter la querelle et la clore : Francesca da Rimini et Siegfried.

Quasi inconnu du public français, l’opéra de Zandonai a été une révélation musicale, portée par la direction puissante et attentive de Daniel Oren et par une distribution sans faille. Et pourtant, le spectacle proposé par Giancarlo Del Monaco n’était pas à la hauteur du propos — non d’ailleurs, comme nombre d’incultes le disaient dans les couloirs, du fait du décor, tout à fait dans l’esprit décadent de D’Annunzio. Là où péchait le spectacle de Del Monaco, c’était dans la mise en scène, indigente, sans parti pris, sans imagination, sans occupation de l’espace, sans direction d’acteur. Pourtant, ce qui demeure quelques semaines après, c’est le souvenir d’une musique profuse, riche, enivrante et tellement bien servie !…

C’est à peu près la même configuration qui a atteint Siegfried. On peut difficilement imaginer distribution plus accomplie pour cette troisième journée de la Tétralogie : d’abord du fait de ce jeune Torsten Kerl dont la prise de rôle en Siegfried a montré qu’on l’avait choisi au bon moment, ni trop tôt ni trop tard, comme on doit le faire d’un grand vin. Mais, du formidable Wanderer du Finlandais Juha Uusitalo au Fafner impressionnant du Danois Stephen Milling en passant par le Mime de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke, toutes ces voix admirablement appariées sont la signature d’une grande maison. Et comme l’Orchestre de l’Opéra de Paris s’est montré à son plus haut niveau sous la baguette concentrée de Philippe Jordan, qui a épanoui tout ce qu’on espérait de lui, ce Siegfried a été un total bonheur musical. Pourtant, que de déception sur le plan scénique ! On a le sentiment que la laideur et la bêtise y prétendent chacune à des records. Car les décors, d’abord, sont un fatras insupportable (là, sans aucune justification inscrite dans le texte) : à l’acte I, un moulin à vent miniature, une plantation de cannabis, des lamelles de plastique vert, une sorte de tuyau doré qui pendouille… ; à l’acte II, des rails au milieu d’un pré où passent une quinzaine d’hommes nus qui brandissent des mitraillettes avant de se coucher par terre ; à l’acte III, un immense escalier si raide que les malheureux chanteurs doivent y évoluer comme sur des œufs pendant qu’une troupe casquée les regarde imperturbablement : du grand n’importe quoi ! D’autant qu’aucune direction d’acteurs ne donne sens à cette absurde accumulation visuelle.

Le ratage pénible de la si bouleversante scène de la découverte de la femme par Siegfried est de ce point de vue un sommet, Brünnhilde prudemment assise sur le bout de banc sur lequel elle reposait, Siegfried attentif à ne pas se casser la figure dans l’escalier : affligeant ! Et pourtant, au final, que retiendra-t-on de ce spectacle ? Qu’on y a entendu le premier Siegfried de Torsten Kerl, qu’on y a éprouvé la plénitude de la direction rayonnante de Philippe Jordan, qu’on s’est cru, les yeux fermés, transporté dans le Bayreuth de la plus grande époque.

En fait, la marque de Nicolas Joel est là : dans l’éblouissement sensuel des voix, dans ce cœur actif de l’opéra qui demeure son essence, le plaisir ardent de la musique. De même que c’est le corps des êtres qu’on aime qui nous touche au-delà de la parure avec laquelle ils veulent nous séduire, c’est, à l’opéra, cette chair vocale et musicale qui produit les émotions physiques dont nous avons besoin, comme les Dieux des pommes d’or de Freia. Tant pis pour les apôtres de la laideur et les bricoleurs du théâtre : prima la musica, dopo il teatro.

Retrouvez Alain Duault sur RTL dans “Laissez-vous tenter”,
tous les jours à 9 h, et dans “Classic-Classique”, le dimanche à 13 h 30.
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Célébrer ou exclure ?

 

L’« affaire Céline », celle de son inscription puis de son exclusion par le ministre de la Culture de la liste des personnalités qui devaient figurer dans le “Recueil des célébrations nationales 2011″, offre matière à quelques réflexions. Nul ne conteste que Céline a été à la fois un des plus grands écrivains du XXe siècle mais aussi un abominable antisémite. Qu’est-ce donc qui doit primer quand on décide de célébrer un artiste : son œuvre ou sa vie ?

Question essentielle qui peut remettre en cause une grande partie des appréciations sur tel ou tel : Chopin, par exemple, vitupérait les juifs, George Sand en faisait tout autant, Balzac ne les caricaturait pas moins ! Quant à Wagner, il a lui aussi été un antisémite forcené et son pamphlet Du judaïsme dans la musique n’est pas plus fréquentable que Bagatelles pour un massacre ! Le bicentenaire de sa naissance en 2013 devrait donner lieu à maintes célébrations : va-t-il être lui aussi exclu ? Faut-il passer au tamis de ce qui constitue la décence d’une époque pour célébrer un artiste ? L’époque des procès faits à Baudelaire ou à Flaubert va-t-elle se réactiver ? Allons-nous voir refleurir les oukases à la Jdanov, les interdictions de tout ce qui n’était pas dans la ligne du “réalisme socialiste”, les imprécations de La Pravda qui, le définissant comme “du chaos à la place de la musique“, ont condamné l’opéra de Chostakovitch Lady Macbeth de Mzensk ?



LA MORALE N’A RIEN À VOIR AVEC L’ŒUVRE DE CRÉATION QUI EST UNE VALEUR EN SOI

En fait, on ne gagne jamais à instaurer des normes de bonnes vie et mœurs en matière d’art, celui-ci ne s’inscrivant pas dans le même déterminisme que ce qui doit gouverner la vie sociale. Sinon, le danger est grand d’une sorte d’eugénisme culturel qui, mêlant abusivement la vie et l’œuvre, donne des armes aux censeurs de tous poils et de toutes idéologies pour laminer tout ce qui s’écarte un tant soit peu du “droit chemin”. La création artistique n’est en aucune façon une activité décorative, elle est une valeur en soi qui détermine ses lois propres, et cette mutation l’éloigne donc de tout ce qui peut s’apparenter à un alignement moral. On peut même affirmer que la morale n’a rien à voir avec l’œuvre de création. Ce n’est ni son objectif ni son champ d’activité.

D’ailleurs, quand André Malraux, en 1966, défendait Les Paravents de Jean Genêt contre une meute de députés qui aboyaient pour qu’on censure ce qui, quelques années après, était reconnu comme un chef-d’œuvre, il se situait dans ce même dilemme de l’œuvre et de la morale — une morale circonstancielle qui, aujourd’hui, paraît obsolète. De même Céline et Wagner ont-ils bouleversé les voies artistiques de leur temps — et l’un et l’autre ont accompli ce geste tout en étant moralement infréquentables.



CE QU’ON CÉLÈBRE DANS UN ARTISTE, C’EST SON ŒUVRE. LA CULTURE EST EN SOI UNE VALEUR QUI SE PARTAGE AVEC TOUS

Que faire alors ? Célébrer ou exclure ? Renoncer à une réflexion, à un questionnement sur la part d’ombre de ces créateurs en les excluant de tout débat ? Ou, au contraire, célébrer leur œuvre pour mieux interroger leurs personnalités jusque dans ce qu’elles peuvent avoir d’odieux ? Nombre d’artistes et d’intellectuels ont soutenu des régimes dictatoriaux, nombre de poètes et de musiciens ont hurlé avec les loups, été de mauvais pères, de sinistres lâches, de désespérants menteurs — parce que ce sont des hommes, des êtres faillibles, et c’est tant mieux.

Ce qu’on célèbre dans un artiste, c’est son œuvre — et c’est pourquoi il faut continuer d’écouter tous ceux qui nous emportent par la beauté de leur création comme une houle bienfaitrice, fût-elle (Umberto Eco l’a très bien montré dans son Histoire de la laideur) accrochée au Mal. Le poète Lautréamont avait raison d’écrire que “toute l’eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuel“, mais le créateur, l’artiste, ne doit justement pas être confondu avec un “intellectuel”, il n’a pas à faire son autocritique, il a à inventer une œuvre qui parle pour son temps et dont la beauté, quel qu’en soit le support, est sa vérité. Écoutons donc Wagner, Chopin ou Chostakovitch, écoutons la musique comme on lit les livres, comme on regarde les tableaux, sans rien exclure : la culture est en soi une valeur qui se partage, non “pour chacun” mais avec tous.

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Vienne, si près, si loin



 

Vienne offre chaque année 1250 soirées musicales !

 

Chaque année, comme des millions de téléspectateurs, je regarde le concert du Nouvel An à Vienne retransmis en mondovision depuis la célèbre Salle dorée du Musikverein : cette année, j’y étais. J’étais “dans le film” ! C’est-à-dire que j’ai pu goûter comme jamais le plaisir de ces deux heures de musique pétillante, ricochante, entraînante, une musique signée de Strauss (père, fils et frères) et de quelques-uns de ceux qui ont donné ces couleurs virevoltantes au XIXe siècle viennois, les Lanner et autres Hellmesberger. Et tout cela par le plus bel orchestre du monde, le Philharmonique de Vienne.

Mais cette expérience heureuse m’a conduit à me poser plusieurs questions. À propos du chef d’abord, Franz Welser-Möst, [ci-contre] un Autrichien de cinquante ans, à la fois patron de l’Orchestre de Cleveland et depuis septembre directeur musical de l’Opéra de Vienne : il a enthousiasmé le public, obtenu une rare standing ovation, emballé les musiciens qui l’ont choisi pour ce concert et ne tarissent pas d’éloges sur lui… Pourtant, qui le connaît en France ?







La veille, le 31 décembre au soir, j’assistais à l’Opéra [Staatsoper ci-dessus] à la traditionnelle Chauve-Souris de Strauss qui, depuis des décennies, constitue à Vienne le programme du réveillon [Photo ci-contre]. La mise en scène du légendaire Otto Schenk, les décors, les costumes, la distribution (Angelika Kirchschlager, Michael Schade, Camilla Nylund — et, à l’acte II, en invités d’Orlofski, rien de moins qu’Anna Netrekbo et Erwin Schrott !), la direction vive d’un jeune chef de vingt-neuf ans, Patrick Lange, tout était superlatif… Où verrait-on cela en France ?

Car à Vienne, on prend la musique au sérieux, sans hiérarchie, tout simplement parce qu’elle est chez elle. Elle y est souvent née : songez quand même que, en se baladant dans la ville, on passe de la maison de Mozart à celle de Schubert, de la maison de Beethoven à celle de Haydn, de celle de Salieri à celle de Grillparzer, de celle de Kreutzer à celle de Strauss, on trouve des traces de Brahms ou de Gluck, de Berg, de Mahler bien sûr, de Bruckner, de quelques autres encore… Elle s’y est surtout épanouie avec les meilleurs : dans le foyer de l’Opéra, par exemple, on peut croiser les bustes de quelques anciens directeurs, Gustav Mahler, Richard Strauss, Clemens Krauss, Karl Böhm, Herbert von Karajan… Ainsi, à deux heures d’avion de Paris, il existe une ville qui possède un des premiers opéras du monde, un opéra qui joue 300 soirs par an des programmes chaque jour différents (c’est l’avantage du système de l’alternance). Et cette ville a un second Opéra, le Volksoper, qui joue tout autant, ainsi qu’une troisième salle, le Theater an der Wien (où fut créé le Fidelio de Beethoven), qui donne 150 représentations d’opéras par an. Si l’on ajoute les deux grandes salles de concert du Musikverein et du Konzerthaus, qui proposent chacune quelque 250 concerts par an, on arrive à une proposition incroyable de 1 250 soirées musicales de haut niveau chaque année ! Pour une ville guère plus grande que Lyon ! Avec quoi comparer cela en France ?

Mais pour revenir à ce phare de la vie musicale, l’Opéra de Vienne (dont on dit que la nomination de son directeur est pour les Autrichiens bien plus importante que l’élection de leur président de la République !), c’est un Français qui en tient aujourd’hui les rênes, Dominique Meyer [ci-contre]. Il a forgé son talent avec discrétion à l’Opéra de Paris, à l’Opéra de Lausanne, au Théâtre des Champs-Élysées, avant d’être nommé directeur de cette institution mythique dont il est le premier Français à occuper ce poste ! Qui s’en soucie en France ?

Ma première “humeur” de cette année est donc à la fois une bonne humeur et une humeur amère. Bonne parce que ces quelques jours à Vienne ont été pour moi une fête pour les oreilles et pour les yeux, une invitation à y revenir très vite et une incitation à y courir pour vous tous qui aimez la musique et la beauté partagée, avec ce trait particulier que les Viennois appellent la Gemütlichkeit, un mot quasi intraduisible qui unit les notions de confortable, de léger, de doux, d’heureux, quelque chose qui s’apparente à cette fameuse crème en suspension sur le chocolat viennois… Amère parce que j’aimerais que tout cela se passe en France…

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Cher Père Noël

Le Père Noël

J’aimerais une année qui apporte à tous ce bonheur de la musique que nous sommes trop peu encore à partager. Trop peu ? Eh bien oui, puisque “seulement” 738 000 spectateurs ont choisi de regarder le superbe opéra de Mozart Les Noces de Figaro retransmis en direct de l’Opéra-Bastille… Bien sûr, 738 000 spectateurs, c’est en une seule soirée l’équivalent de ce que l’Opéra de Paris, Garnier et Bastille confondus, accueille en une saison ! Mais alors que tout le monde se lamente que les émissions musicales soient programmées à des heures trop tardives, on peut se demander pourquoi il n’y en a pas eu un million, deux millions, trois millions, quand ces Noces étaient diffusées à 20 h 30…

J’aimerais une année où les salles de concert et d’opéra brouillent efficacement les ondes de tous les téléphones et autres iPhones ou Blackberries — non qu’on les entende sonner (à quelques exceptions près, les spectateurs pensent à présent à les mettre sur mode vibreur) mais parce qu’à présent, on est cerné de lumières qui s’allument sans cesse devant, à droite, à gauche, chacun consultant ses textos comme si, décidément, la musique n’était qu’un bruit de fond qui ne nécessite pas une écoute autre que distraite et dilettante.

J’aimerais une année où l’on attende que l’orchestre et le chef aient joué la dernière mesure avant d’applaudir. J’aimerais aussi une année où certains ne se précipitent pas en écrasant furieusement les pieds de ceux qui goûtent encore la résonance des émotions qu’ils ont éprouvées. Ces mêmes se lèvent-ils de table d’un bond aussitôt la dernière bouchée avalée ? Ou bondissent-ils du lit, les pauvres, sans une caresse après un moment d’amour partagé ?

J’aimerais une année où les manifestations musicales, concerts, opéras, célébrations, bénéficient d’une attention soutenue des pouvoirs publics, donnant l’occasion au ministre de la Culture d’assister au moins à quelques-unes : absent par exemple des principaux concerts consacrés à Chopin en cette année du bicentenaire, le ministre n’a pas non plus honoré de sa présence l’inauguration du nouveau théâtre à Nohant (pourtant avec le soutien financier de l’État). Mais il est vrai que le président de la République a donné le (mauvais) exemple en ne daignant pas même répondre à la demande d’installation au Panthéon du seul musicien européen, ce même Frédéric Chopin, français et polonais, qui aurait pu être, en cette année qui lui était dédiée, le premier musicien à pénétrer dans ce temple des gloires.

J’aimerais une année où les mises en scène d’opéra retrouvent un peu de ce respect inventif dont la reprise des Noces de Figaro, montées par Giorgio Strehler il y a trente-sept ans, montre l’exemple. Strehler, Chéreau, Lavelli, Carsen l’ont prouvé : on peut inventer un univers théâtral moderne à l’opéra sans verser dans un bric-à-brac qui masque le plus souvent l’absence de réflexion sur une œuvre. En revanche, il ne faudrait pas se satisfaire de ce que la crise oblige à des versions “de concert” ou des “mises en espace” qui contredisent l’essence théâtrale et musicale de l’opéra !

J’aimerais une année où les projets engagés pour la musique soient véritablement discutés avec tous les partenaires, artistes, représentants du public, élus, responsables économiques, afin que les décisions qui soient prises ne risquent pas d’être remises en cause à chaque coup de vent idéologique ou économique. Considère-t-on que la culture (la musique en ce qui nous concerne) est secondaire dans le développement harmonieux de la cité ? L’exigence de beauté n’est-elle pas essentielle à notre monde secoué de spasmes ? Ne se souvient-on pas de ce qu’écrivait le poète René Char au cœur des années noires de l’Occupation : ” Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté ” ?

J’aurais encore beaucoup de souhaits pour toi, cher Père Noël, mais la place manque. Si déjà je trouvais dans mes souliers ceux-ci réalisés pour 2011, je saurais te remercier avec tous ceux qui savent que la musique n’est pas un luxe mais bien une nécessité.

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