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LE BLOG D'ALAIN DUAULT
Classica

Le prêt-à-penser

 

Stigmatiser : c’est le mot à la mode, le mot qui, comme tous les systématismes, les automatismes d’un prêt-à-penser unique, réduit de façon pavlovienne la réflexion au réflexe et la recherche de réponses au saut panurgien dans le vide de l’intelligence. Chaque jour amène son lot de ces débandades de l’esprit : ainsi ce “mélomane” qui s’extasiait devant la direction d’un chef lors d’un concert… où celui-ci avait été remplacé. Le mélomane “avisé” expliquait avec force adjectifs combien ce style de direction lui appartenait en propre et le distinguait de tous les autres. Or quelqu’un, interrompant sa logorrhée, lui indiqua que c’était un autre qui officiait !… Notre mélomane, à peine décontenancé, n’hésita pas alors à affirmer qu’il avait perçu un “petit quelque chose de différent” dans la direction et que, si ce “remplaçant” avait servi de son mieux la partition, il n’avait pas l’étoffe du Maître, ponctuant de plusieurs “c’est évident” le triste aveu de sa surdité esthétique — car de Valery Gergiev à Vladimir Jurowski, il y a un monde que ce mélomane panurgien n’avait pas perçu… Il y a ainsi mille exemples vécus qui montrent la récurrence de ce prêt-à-penser.

Tout cela serait de peu d’intérêt si ce prêt-à-penser n’avait parfois des conséquences dramatiques. Ainsi Pascal Dumay vient d’être démis, par décret présidentiel, de ses fonctions de directeur du Conservatoire national de Paris (qu’il avait prises le 5 septembre 2009) pour avoir été cloué au pilori médiatique, accusé d’avoir “téléchargé et diffusé une centaine d’images pédopornographiques“. Le journal Le Parisien du 5 décembre 2009 précise, “selon une source proche du dossier“, qu’il s’agit de “photos mettant en scène des enfants, des filles et des garçons âgés de sept ou huit ans“. L’accusation est grave. Elle est relayée par des médias sans scrupules, de faux amis qui se pourlèchent de tout ce qui peut salir autrui : le poison fait son œuvre. On “stigmatise” Pascal Dumay et les adeptes du prêt-à-penser automatique ne cherchent en aucune façon à en savoir plus, à s’interroger : au contraire, on sous-entend avec des haussements de sourcils que, du téléchargement à la pratique pédophile, il n’y a qu’un pas… C’est l’habituel règne de la rumeur ignoble.

Or il s’avère que la réalité est assez différente : Pascal Dumay n’est peut-être pas un saint (mais ses contempteurs le sont-ils ?), cependant il faut s’en tenir aux faits réels. Le dossier atteste que, au second semestre 2007, Pascal Dumay a téléchargé 73 photos d’adolescentes, qui figurent seules sur ces clichés (sauf dans un cas). Rien de plus. Sans doute eût-il mieux fait de s’occuper de musique ou de littérature ou d’autre chose mais, sans remonter à Lewis Carroll, si l’on jetait un œil dans les bibliothèques de nombre des “stigmatiseurs”, n’y trouverait-on pas de livres de David Hamilton ? Voilà un photographe qui a pignon sur rue, qui a vendu des centaines de milliers de posters d’adolescentes nues pour la délectation de beaucoup !

Quelle différence donc ? Là encore, la meute aboie parce qu’on lui a dit d’aboyer ! Autant, pour ma part, je serais féroce à l’égard des pédophiles, autant je voudrais que, ici comme ailleurs, chacun n’émette que des avis propres (à tous les sens du terme) sans condamner sans preuve, chacun juge par soi-même, chacun parle avec ses mots, chacun exprime ses émotions, chacun juge avec sa conscience. Dans ce monde désorienté où l’on est sans cesse pressé de confondre tout avec n’importe quoi, il est urgent de retrouver le goût de la vérité plutôt que l’affichage du sensationnel, de pratiquer sans retenue les plaisirs de l’intelligence — au risque de se tromper peut-être — plutôt que la répétition béate des nouveaux credo de la pensée du jour.

C’est pourquoi je n’aime pas les diktats, les beautés imposées, les croyances obligatoires, les jugements sans appel ou les mots à la mode, c’est pourquoi j’aime les “écoutes à l’aveugle”, les dégustations sans étiquette, les plaisirs sans a priori, sans préjugés. C’est pourquoi je crois aussi qu’on doit toujours pouvoir affirmer son goût : on a par exemple le droit de ne pas aimer Bach, de ne pas aimer Haendel, de ne pas aimer Pelléas, et même Mozart — parce qu’on a d’abord et toujours le devoir d’être soi-même.

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