La Harpiste (Gérard Portielje, 1856-1929)
J’étais récemment invité à un dîner où il était question de musique. Chacun discourait avec brio sur tel ou tel aspect de la musique, sur la résurgence du baroque, sur la pérennité de Wagner, sur la nécessité ou non de construire une nouvelle salle de concert, sur ceci, sur cela — quand soudain quelqu’un lança : “Mais à quoi sert la musique ?” Un silence brutal répondit à cette apostrophe un tantinet provocatrice, inattendue au moins. Je me risquai alors à répondre, discrètement : “À rien” Regards aussitôt courroucés, ricanements, moues de dédain — et pourtant, si l’on réfléchit tranquillement, c’est évident : la musique ne sert à rien. Comme la poésie ne sert à rien, comme regarder le ciel qui se referme telle une main sur l’horizon ne sert à rien, comme…
Oui, la musique ne sert à rien mais elle nous permet de vivre.
On pourrait en aligner des gestes qui ne servent à rien. Sinon qu’ils sont le nœud de nos existences. Pourquoi ce besoin de séduire et d’être aimé ? On pourrait tout aussi bien copuler à tort et à travers pour assurer la reproduction de l’espèce. L’amour ne sert à rien… Qu’est-ce donc qui nous pousse à cette danse de l’esprit autour de celle ou de celui que nous aimons ? Et la beauté non plus, qui nous coûte tant d’efforts, ne sert à rien. Mais c’est précisément ce “rien” essentiel qui nous distingue. C’est le sens de cette belle phrase que le poète René Char écrivait au plus noir des années noires, en 1942 : “Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté.”
Car si la beauté ne sert à rien, elle est pourtant le ferment du monde. Elle surgit du jamais dit, jamais perçu, de cet envahissement soudain de lumière et de sons qui nous rend présent au monde. La musique est là, dans ce mouvement, dans ce vertige, dans cette présence qui nous ramène la mémoire. Songez-y : de la Symphonie “Rhénane” de Schumann au monologue de Boris Godounov, du récit des Nornes du Crépuscule des Dieux à l’Étude “Révolutionnaire” de Chopin, la musique est une méditation contre l’oubli. Elle ne sert à rien, sans doute, mais elle lève des stèles au milieu du néant. Il n’y a pas de vérité en art, la musique ne dit jamais le vrai, elle n’est jamais instrumentalisable (l’impasse lamentable de l’”art engagé”, dont les affres de Chostakovitch ont pu témoigner, en est l’exemple historique le plus caractéristique), elle ne répond pas à la demande : elle est comme le ciel, qui ne répond à aucune vérité, qui est sans cesse changeant, qui n’a aucun but, aucune fonction, qui est sans fin. On ne peut pas isoler un “morceau de ciel” pour le mettre dans une boîte et l’observer : il n’est que du gaz, de la réfraction de lumière sur l’horizon, du rien qui occupe l’espace.
L’appréhension de la beauté s’apparente à ce moment que décrit Borges où nous éprouvons le sentiment d’”être admis comme fragment d’une réalité indéniable, comme les pierres et les arbres“. La musique ne sert à rien et pourtant elle nous passionne, nous enflamme — peut-être parce qu’elle nous relie au monde, à son murmure, à son éternité.
Quand nous serons tous morts, la musique, les poèmes resteront pour témoigner de ce qu’était le monde. Pour rappeler le visible et l’invisible, ce qui s’est partagé. Alors cet émail que reflétait la mer, cette nuque qui se penche, la délicate chair des femmes, la retombée de l’eau quand la vague s’effondre dans un grand ahanement de bête, et cette flexion de quelques notes au milieu de la Bénédiction de Dieu dans la solitude de Liszt, la lumière intime et presque impudique de Barberine dans Les Noces de Figaro, cherchant, la nuit, cette épingle qu’elle a perdue — tout ce qui passe en un instant et nous montre sans cesse que la beauté s’éprouve si elle ne se prouve pas, toute cette expérience d’une jouissance enfouie et soudain mise à jour dans un moment si bref — deux notes, un accord, une modulation de majeur à mineur : c’est pour tous ces instants, ces cris silencieux du temps qui court, pour cette fissure de lumière de l’âme, pour ce “bruit doux” de la beauté dont parlait Van Gogh, c’est pour tout cela qu’on ne veut pas mourir. Oui, sans doute, la musique ne sert à rien, mais elle nous permet de vivre.


