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LE BLOG D'ALAIN DUAULT
Classica

De la fantaisie

La fantaisie est sans doute le mot qui recouvre la notion la plus difficile à concevoir, à élaborer, à transmettre. En musique, le terme recouvre une pièce de forme libre mais dont la caractéristique réside peut-être dans un autre mot, allemand cette fois, difficile lui aussi à concevoir, élaborer, transmettre : l’Humor. Quand Schumann inscrit pour telle de ses pièces “Mit Humor“, cela peut-il se traduire par “avec humour” ou “avec humeur” ? En fait, c’est un peu des deux. La fantaisie en musique est teintée d’humour (un peu) et d’humeur (ce mouvement intérieur fluctuant) — et de ce quelque chose de différent qui séduit sans qu’on sache pourquoi.

William ChristieC’est ce à quoi je songeais en assistant au Giulio Cesare de Haendel donné en version de concert à la Salle Pleyel avec une distribution superbe (Bartoli, Jaroussky, Scholl, Stutzmann…) sous la direction de William Christie. Tout était parfaitement dessiné, admirablement joué, divinement chanté — mais j’avais pourtant le sentiment que quelque chose manquait, ce je-ne-sais-quoi qui allume le feu dans les yeux, ce petit plus qui n’est pas écrit dans la partition mais qui soudain fait décoller. Et j’ai soudain compris que ce qui manquait à ce concert, c’était justement la fantaisie ! Car la fantaisie est au cœur de l’opéra baroque, ce jeu de conventions multiples, de permutabilité incessante des genres, des sexes, des identités, ces décors en trompe-l’œil, ces costumes foisonnants, cette folie jaillissante, éclaboussante — qu’on retrouve, décalée, dans la peinture d’un Tiepolo par exemple. Or ce soir-là, rien de tout cela. On était à la messe — tendance intégriste, c’est-à-dire sans que manque la moindre croche, le moindre da capo, mais en même temps sans le moindre sourire. On était là pour croire, pour communier à l’exaltation obligée pendant plus de quatre heures trente : sublime, forcément sublime…

Mais ce corsetage est, en fait, un total contresens, une infidélité flagrante : les opéras de Haendel n’ont pas été écrits pour être écoutés ainsi, en version de concert, dans leur déroulement intégral, sans ces respirations pratiquées à l’époque par une habitude du spectacle très différente. On sait qu’on y venait entendre les airs de tel ou telle, qu’on y applaudissait aux décors les plus inventifs, aux machines qui faisaient apparaître et disparaître des mondes improbables, qu’on sortait un moment du théâtre pour jouer, se rafraîchir, converser avec amis ou connaissances, flirter, comploter, mille activités qui n’empêchaient pas de rentrer bientôt dans le théâtre pour jouir à nouveau des plaisirs dispensés par les couleurs des voix et celles des décors et des robes. On s’amusait, on était léger comme les plumes des chapeaux, gai, exalté, l’époque était lumineuse.

Qu’on était loin de tout cela à Pleyel pendant ce spectacle trop sérieux, en fait si conforme à notre époque, une époque sans légèreté, sans poésie, où le sérieux est la loi, où l’ennui est chic pourvu qu’il soit labellisé, où les émotions et, a fortiori, les passions sont suspectes, où tout est contraint, encadré ! Même les fameuses mises en scène “audacieuses” ne ressortissent qu’à cet esprit de sérieux, alourdi là des prétentions à une “pensée” qui n’est le plus souvent qu’un pudding d’idées à la mode badigeonnées de vocables creux. Où est aujourd’hui la liberté joueuse d’un Shakespeare, d’un Rossini ou de ce Haendel qui s’amusait avec les codes pour la seule exigence qui présidait alors au spectacle, le plaisir, dont la parure est fantaisie ? Donner libre cours à sa fantaisie est, me semble-t-il, le propre du baroque face à la gaine trop apprêtée du classique.

Alors, pourquoi cet unanimisme (au moins de façade) devant cet “artistiquement correct” qui faisait sentencieusement hocher la tête de tous ceux qui, ce soir-là, jouissaient d’abord d’”y être” ? Pourquoi donc notre époque croit-elle nécessaire de se prendre tant au sérieux ? Je me souviens des “magasins de fantaisie” de mon enfance : j’ai le sentiment, hélas, qu’aujourd’hui, ils ont tous baissé le rideau.

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