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LE BLOG D'ALAIN DUAULT
Classica

Aux ordres ?

copie-de-alain-duault.jpgLisant dans le dernier numéro de Classica l’article de Bertrand Dermoncourt Des notes aux ordres à propos de la Philharmonie de Berlin sous le nazisme, je pensais qu’aujourd’hui, dans un contexte évidemment sans aucun rapport, il existait encore, de manière plus insidieuse, une façon de réduire aux ordres une société — en imposant un “ordre”. Bien sûr, rien ne se fait frontalement, mais diverses possibilités s’offrent aux manipulateurs de conscience : ici c’est l’exercice organisé de la rumeur qui impose sournoisement un style de pensée, fût-il à rebours de ce qu’éprouve le public, là c’est la pression non affichée mais intégrée de l’”actionnaire principal” qui force la main de tel ou tel, ailleurs c’est la connivence entre les uns et les autres qui induit la lâcheté ou la résignation même des plus déterminés.

Un exemple ? Quand Nicolas Joel a été nommé directeur de l’Opéra de Paris, une coterie de bas-bleus parisiens s’est pincé le nez en affirmant avec des haut-le-cœur : “C’est la province à Paris !” Nonobstant le fait que Nicolas Joel est un pur Parisien, c’est en effet son indéniable réussite à l’Opéra de Toulouse durant près de deux décennies qui a attiré l’attention sur lui et a fait qu’il a été choisi pour diriger l’Opéra de Paris. La même coterie s’est alors répandue dans les salons parisiens pour prétendre interdire au même Nicolas Joel de mettre en scène à l’Opéra de Paris du fait qu’il en était le directeur. Pourtant, dans nombre d’autres maisons de statut international, des directeurs sont metteurs en scène ou chefs en action sans que cela dérange personne.

Et quand Nicolas Joel a choisi d’afficher Mireille, le chef-d’œuvre de Gounod, les mêmes ont commencé d’insinuer que c’était un ouvrage “inutile”, ont entretenu une rumeur défavorable à son égard, ont même fait la moue devant le magnifique décor d’Ezio Frigerio (qu’en d’autres temps ils avaient encensé quand il travaillait avec Strehler). C’était encore une fois “la province à Paris” ! C’est vrai qu’il n’y avait pas de lavabo et de bidet sur scène, qu’on y voyait ce qu’on entendait, que le beau était préféré au laid… Un journal du soir qui entretient un terrorisme intellectuel en s’érigeant en parangon du bon goût moderne a condamné le spectacle — et d’aucuns qui avaient passé une bonne soirée n’ont plus osé le dire.

Voilà ce que peut faire la rumeur. Car il n’y a plus de pressions directes : à présent, c’est le chantage aux recettes publicitaires, indispensables à la survie des médias, qui sert d’épouvantail. D’ailleurs, les responsables qui veulent imposer leur ton, leurs amis ou bannir leurs opposants n’ont plus même besoin de le manifester : les rédactions intègrent ces demandes non manifestées, précèdent les désirs, en inventent même. Ce n’est plus l’autocensure, c’est le “principe de précaution” vis-à-vis de ceux qui pourraient froncer les sourcils ! Quant à la connivence, on sait combien elle désarme même les plus fougueux : comment dénoncer les pratiques inconvenantes de ceux avec lesquels on dîne, avec lesquels on trinque dans les cocktails, avec lesquels on partage une vie déconnectée du public, du vrai public, celui qui voit mais n’a rien le droit de dire, ou qui ne voit pas parce qu’on lui fait prendre des vessies pour des lanternes, des imposteurs pour des artistes.

Bien sûr, on n’est plus “aux ordres”, mais l’ordre s’impose d’un “politiquement correct”, d’un prêt-à-penser. Il est heureux que demeurent quelques espaces (comme Classica et quelques autres) où perdure la liberté de penser, quelques lieux où la parole soit libre, où l’on puisse encore affirmer qu’on préfère le plaisir d’un spectacle à la déconstruction systématique de son sens, l’intelligence d’une mise en scène à la décadence exhibée comme une soi-disant “modernité”, et plus généralement le beau au laid. Flaubert, qui n’aimait rien se laisser imposer mais qui avait une grande conscience des devoirs de l’artiste, écrivait à Tourgueniev : « Ne trouvez-vous pas que nos amis sont peu préoccupés de la Beauté ? Il n’y a pourtant que cela d’important au monde ! »

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