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LE BLOG D'ALAIN DUAULT
Classica

L’humeur de septembre : L’esprit ou la lettre

Cet été, tout au long des festivals auxquels j’ai assisté, j’ai pu entendre de nombreux musiciens, quelques artistes, et chaque fois s’est reposée cette question première : que cherchons-nous avec la musique, avec l’art en général ? Un plaisir, bien sûr, un déchiffrage du monde, de nos angoisses, de nos secrets, ce qu’on appelle la beauté – mais aussi la connivence avec des créateurs, des compositeurs qui ont voulu nous transmettre un peu d’eux-mêmes, beaucoup d’eux-mêmes. Et chaque fois j’ai retrouvé cette question de l’empathie avec ces créateurs : comment atteindre le cœur frémissant de leur « vouloir-dire » ? Y a-t-il toujours un « vouloir-dire » ? La poésie qui émane d’une œuvre est-elle calculée ou inspirée ? Et donc doit-on rechercher la lettre ou l’esprit d’une œuvre ? Traduire ou interpréter ?

Ainsi ai-je entendu un pianiste qui jouait avec une maîtrise hallucinante, n’omettant aucun détail, aucune nuance, aucune flexion du phrasé, un pianiste qui savait colorer, équilibrer, projeter le son : je l’ai admiré. Quelques jours plus tard, j’ai entendu un autre pianiste, plus échevelé, prenant des risques constants comme pour faire avouer à chaque œuvre des secrets inconnus, se lançant dans des embardées qui donnaient des frissons même s’il mordait parfois sur les lignes à travers quelques écarts vite emportés par cette force qui l’habitait : il m’a soulevé. Ainsi ai-je aussi entendu, dans un grand festival lyrique, un chef à la technicité parfaite, à la battue toujours claire, capable de rattraper un décalage en trois mesures, assurément sécurisant pour ses musiciens bien que dirigeant par cœur, mais d’une totale placidité, comme indifférent à la charge émotionnelle induite par l’œuvre qu’il dirigeait : j’ai apprécié sa performance technique – et puis un autre chef, à la battue peu lisible, laissant passer quelques décalages parfois, mais impulsant un souffle, une énergie, modelant l’orchestre, pétrissant la musique, en faisant lever la pâte, et tout entier porté par une émotion rayonnante qu’il communiquait, donnant une vie intense à l’œuvre : il m’a bouleversé.

Tout est là : faut-il s’attacher avec une précision quasi robotique à la lettre d’une partition pour en respecter le texte imprimé ou faut-il la faire vivre avec tout ce qui nourrit l’instant afin d’en faire sourdre l’esprit ? C’est aussi le dilemme qui se pose aux créateurs, musiciens comme peintres : copier « objectivement » ou (ré)inventer « subjectivement » ? Ainsi du ciel. Sa beauté, pure ou variable, est fonction du moment et de sa représentation : qu’on songe aux ciels de Tiepolo ou de Piazzetta, de Vlaminck ou de Turner, de Friedrich ou de Van Gogh, quelle serait la vérité du ciel si l’on s’en fiait à ces images, à ces signes du ciel à l’intérieur de ces langages spécifiques ? François Cheng écrit : « Chaque artiste devrait accomplir la mission assignée par Dante : explorer à la fois l’enfer et le paradis. » Chacun vit avec sa propre représentation intérieure d’une œuvre – c’est bien pourquoi, au sortir d’un concert, les controverses vont souvent bon train !

C’est comme pour les habitations : d’un côté un building de verre et d’acier à la propreté impeccable, où tout s’éclaire à votre passage, où l’air est conditionné, où les bruits du dehors sont filtrés ; de l’autre une maison avec des pierres qui apprivoisent le soleil, avec un plancher parfois mal raboté mais qui sent le bois, avec la poussière du dehors qui s’infiltre, comme les odeurs de la nature et le chant des oiseaux dès le petit matin. Où préférez-vous vivre ? Ce que nous avons fait du monde a fini par nous retirer du monde, par nous faire croire que « le monde » est un amas de chiffres, un champ de calculs, une montagne d’informations, ou bien qu’il est une frénésie de travail, une hystérie de consommation, une folie de progrès, ou bien encore la recherche d’une perfection inhumaine, une volonté d’être sans faille, sans odeur, sans saveur, sans passion, pour atteindre une inquiétante « pureté », un soi-disant absolu. La musique doit résister à cette asphyxie en affirmant une singularité active, une humanité : c’est par là que la beauté peut retrouver cette fissure du ciel d’où resurgir entre nous.

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