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LE BLOG D'ALAIN DUAULT
Classica

L’académisme de la laideur

Sortant de la représentation de Macbeth à l’Opéra de Paris, je m’interrogeai sur ce qu’on ne peut appeler autrement qu’un nouvel académisme : depuis un certain nombre d’années, il ne semble plus possible en effet à un metteur en scène de situer un opéra ailleurs que dans une cour d’usine ou dans une cité délabrée, dans des décors misérabilistes et des costumes bien moches, pour « faire peuple » — ce qui est en fait un mépris pour le peuple, dont l’aspiration n’est en rien la laideur… Ici c’est Macbeth et Lady Macbeth qui ressemblent au couple Ceausescu dans un pavillon de la banlieue de Bucarest, la Lady en pyjama tire-bouchonné, le roi Duncan en pull-over beigeasse, l’air d’un petit retraité bedonnant qui revient de la pêche. Là c’est l’univers d’Ariane transporté dans une usine sale et truffée de caméras de surveillance jusque dans les toilettes. D’autres fois, ce sera Aïda dans un garage, en salopette tachée de graisse, Les Noces de Figaro dans une boutique de Berlin-Est des années 50, La Traviata dans un vestiaire, Le Freischütz dans les égouts… L’essentiel semble être de montrer un monde laid, vain, confit dans une médiocrité généralisée, réduisant les oeuvres à des feuilletons télévisés sans plus rien de leur force tragique : ce n’est plus Macbeth, c’est Dallas ! Comme si le monde entier se restreignait à cette unique représentation, ressassée, répétitive, effet d’une mode paresseuse et sans pensée.

Dans mon « humeur » d’avril, je méditais déjà sur la beauté, sur le fait qu’elle n’est pas un concept suspendu dans le ciel de l’« Idée » mais qu’elle a bien partie liée avec notre destinée humaine : c’est de la vie qu’il s’agit dans la recherche de la beauté, de l’espoir et du désir, de la rage et de la mémoire, de la violence et de la mort. Car on pourrait s’étonner de ce souhait d’interroger la beauté dans un monde où la misère, la violence, les catastrophes occupent le devant de la scène dans leur vaste cacophonie. Mais Dostoïevski affirme que « la beauté sauvera le monde » : parce qu’elle est ce qui surgit d’entre les vivants, parce qu’elle n’est pas un foulard posé sur les yeux, un bâillon qui empêcherait de crier, parce qu’elle n’est pas dissociable d’une conscience de la barbarie. Jean Genet le souligne : « Il n’est pas d’autre origine à la beauté que la blessure singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve, où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde. » La beauté gît, bien sûr, dans l’opacité du monde mais il serait simpliste de l’opposer à la gangue du « réel » pour répondre à des questions qui sont enracinées dans ce tissu de mémoire que nous propose chaque oeuvre et où tout résonne et crie, où tout reconduit à l’oubli. Certes, la beauté ne donne pas de réponse mais elle donne du sens à nos énigmes humaines et peut constituer une réplique à l’absurdité du monde. Ionesco écrit : « Le monde m’est incompréhensible, j’attends qu’on me l’explique… Il n’y a peut-être rien à comprendre. Mon ambition est de répondre à beaucoup de gens qui sont saisis par le même doute que moi. » Ce désarroi est peut-être sinon la vérité du monde, au moins la vérité de beaucoup de monde. Et une trace de l’incertitude dans laquelle nous tentons de vivre et d’aimer. La beauté est sans doute une fracture — mais qui cherche aussitôt à reconstituer de l’harmonie. Toute oeuvre tente de suturer la plaie symbolique qu’elle contribue à creuser, la blessure irrémédiable d’où nous venons.
Comment alors faire place à l’humain dans la nuit balbutiante ? Sûrement pas en l’enfonçant dans son trou obscur. Sûrement pas en délayant complaisamment le négatif. Sûrement pas en exaltant la laideur qui salit le regard et étouffe la pensée derrière un prétendu « réel ». Souvenons-nous de l’injonction de Paul Klee : « L’art ne montre pas le visible, il rend visible. »

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