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LE BLOG D'ALAIN DUAULT
Classica

Halte à la cacophonie !

cacophonie-2.jpgDans le long fleuve du temps, nos gestes, nos cris ne sont que du sable et du vent. Pourtant, chaque parcelle de ce que nous vivons nous alerte, nous relance, nous appelle : et si la musique est notre viatique, comment pouvons-nous laisser cette cacophonie généralisée du monde contemporain nous polluer, nous envahir, nous submerger ?

Entrez dans un grand magasin pour faire quelques achats : vous êtes enveloppé d’une musique sirupeuse, poisseuse. Prenez un ascenseur : vous êtes sali par une musique écœurante, exténuante. Allez au restaurant : vous êtes dérangé par une musique sans saveur qui asphyxie le bien-être attendu d’un dîner partagé. Faites diversion et réfugiez-vous dans les toilettes : une musique malodorante vous y attend, prétendant rivaliser avec les bruits du corps ou ceux des chasses d’eau. Prenez l’avion : une musique soi-disant « apaisante » vous crispe au décollage et vous navre à l’atterrissage. Appelez une administration pour obtenir un renseignement : vous voici énervé par une ritournelle usante qui tournoie obstinément sur le répondeur jusqu’à l’exténuation. Allez dîner chez des amis : ils vous abreuvent d’une musique « d’ambiance » propre à vous dégoûter de tous les mets concoctés par la maîtresse de maison. Voulez-vous appeler un taxi pour regagner vos pénates ? Il vous faut encore affronter les dégoulinades « vivaldiennes » déroulées en boucle jusqu’à ce qu’une voiture vous accueille… où le chauffeur vous étouffe d’une musique ininterrompue jusqu’à votre domicile. Et si vous préférez les transports en commun, attendez-vous à être matraqué par des extraits malaxés au synthétiseur de Carmen, des Quatre Saisons ou de la Neuvième de Beethoven jaillis des téléphones portables en guise de sonneries.

Regardez-vous ensuite la télévision ? Vous êtes (sauf à présent le soir sur France Télévision) accablé de publicités utilisant sans vergogne Aïda, La Traviata ou La Walkyrie comme starters auditifs d’un fromage ou d’une automobile — précédant la diffusion d’un film qui ne se prive pas non plus de touiller tel ou tel chef-d’œuvre comme une sauce pour son frichti (ah ! qu’il est loin le temps où Bresson rejetait la « musique d’accompagnement » !).

Avalanche de sons sans nécessité, bouillie sonore qui se répand et dégouline sur le monde entier en anéantissant la hiérarchie du goût, négation de toute élévation de l’esprit et de l’âme qu’apporte, en principe, l’œuvre d’art, la musique : tout est lié. Ainsi, observez l’attitude de tant d’auditeurs de concerts devenus des consommateurs hébétés qui ne prennent pas le temps de souffler à la fin : soit il faut courir vers le concert suivant dans ces grandes surfaces de la musique où l’on fait du chiffre — comme ces touristes qui « font » Rome, Paris et Londres en une journée ou ces pervers déshumanisés qui « se font » dix filles en une soirée ; soit on cherche fébrilement son ticket de parking en même temps que résonnent les derniers accords et on remplace ce bonheur de la musique (ce fameux « silence qui suit Mozart est encore de Mozart », selon le mot de Sacha Guitry) par la recherche d’une adresse de restaurant. Et bien sûr on sort en marchant sur les pieds des voisins sans prendre la peine d’applaudir les artistes…

Non, la musique vaut mieux que cette consommation indécente ! La musique est le battement de notre âme, elle est ce qui nous parle intérieurement, elle est notre respiration intime. Arrêtons donc de tolérer cette pollution sonore, cette « cacaphonie » qui salit les oreilles, qui nous étouffe et qui nous tue au plus profond de nous-mêmes ! Silence !

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