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LE BLOG D'ALAIN DUAULT
Classica

Promesses

Illustration de Philippe PeseuxEcoutant l’autre jour une master class où quelques jeunes artistes essayaient de trouver leurs marques pour l’avenir et entendant les commentaires de certains auditeurs sur les promesses qu’ils représentaient, je songeais à ces autres artistes qui “promettaient beaucoup” au printemps de leur carrière et dont les fruits n’ont pas répondu à la promesse des fleurs. Qu’est devenue Sylvia Sass, annoncée après sa Traviata aixoise comme “la nouvelle Callas” ? Que sont devenus Cheryl Studer et Richard Leech, dont le Faust chez EMI avait braqué sur eux des projecteurs trop vite éteints ? Qu’est devenu Sergeï Nakariakov, ce jeune prodige qu’on avait baptisé “le Paganini de la trompette” ? Et telle jolie pianiste dont une pochette de disque avantageuse avait voulu faire un clone d’Hélène Grimaud ?

Chacun se souvient de ce mot d’un vieux briscard politique : “Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent“… Il est vrai qu’en politique, les promesses non tenues sont une monnaie courante : qu’on songe à la pittoresque formule du ministre du Budget déclarant que, puisqu’on l’a promis, on n’augmente pas les impôts… mais qu’on procède à des “reprises de recettes” (sic) ; qu’on observe aussi l’édifiante aventure vécue par Xavier Darcos, ministre apprécié, incité à se présenter aux régionales en Aquitaine avec la promesse que le probable échec de cette candidature “de témoignage” serait sans conséquence… et sèchement renvoyé du gouvernement alors que, en bon soldat, il s’était battu comme on le lui avait demandé. Dans son cas, on a d’ailleurs pu constater qu’à une promesse non tenue… pouvait succéder une autre promesse non tenue : on lui avait promis, en compensation, la présidence du château de Versailles où cet homme de culture pouvait en effet apporter son expertise… et on a prolongé le mandat du président en place !

Mais ces exemples de mauvaises actions n’épargnent pas la vie musicale : combien de promesses de budgets alloués à un théâtre ou un orchestre, de subventions accordées à un festival, d’engagements promis à un artiste — à peine prononcés, déjà oubliés ! Et combien de spectacles qui “promettent” tant sur le papier et se révèlent finalement des pétards mouillés ! Combien de concerts avec des affiches alléchantes, constituées par les sorciers du marketing, et ne répondant guère à la promesse musicale qu’elles impliquaient !…

Ou bien, qu’on s’en souvienne, j’avais ici même écrit au président de la République pour lui demander, en cette année de son bicentenaire, de faire entrer Frédéric Chopin au Panthéon : geste culturel (le premier musicien au Panthéon !) en même temps que geste politique (au moment où, de surcroît, après le drame vécu par les Polonais avec la mort tragique de leur président, ce signe d’amitié aurait pris une dimension symbolique forte), cela eût été beau, cela eût été grand. À la suite de ma “Lettre au président de la République”, j’ai été reçu successivement par deux conseillers de l’Élysée qui, chacun, m’ont promis de s’occuper de cette suggestion… mais qui, depuis, ont tous deux “oublié” de me rappeler…

Assistant à une représentation du Don Giovanni de Mozart, je me disais que, décidément, les promesses sont à la mesure de ce qu’on y investit : Elvira a cru à la promesse de Don Giovanni, à la fidélité de Don Giovanni, et c’est pourquoi elle est malheureuse. Zerlina, au contraire, a été simplement tentée sans y croire vraiment et c’est pourquoi elle n’a guère de mal à se déprendre de Don Giovanni. Quant à Anna, il ne lui a rien été promis (c’est elle, au contraire, qui a promis quelque chose à Ottavio) : elle est attirée, plus ou moins consciemment, mais c’est tout. Et finalement, sans doute épousera-t-elle Ottavio…

Je me promenais l’autre jour avec José Van Dam et évoquais l’intérêt de nombre de femmes à l’égard des vedettes en général et de lui en particulier ; il m’a rappelé, en guise de pirouette, cette formule en vogue chez les chanteurs d’opéra : “Les barytons tiennent les promesses que font les ténors.” Où sont donc les barytons politiques ?

Retrouvez Alain Duault sur RTL dans « Laissez-vous tenter », tous les jours à 9 h, et dans « Classic-Classique » le dimanche à 13 h 30.

Illustration de Philippe Peseux

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Le prêt-à-penser

 

Stigmatiser : c’est le mot à la mode, le mot qui, comme tous les systématismes, les automatismes d’un prêt-à-penser unique, réduit de façon pavlovienne la réflexion au réflexe et la recherche de réponses au saut panurgien dans le vide de l’intelligence. Chaque jour amène son lot de ces débandades de l’esprit : ainsi ce “mélomane” qui s’extasiait devant la direction d’un chef lors d’un concert… où celui-ci avait été remplacé. Le mélomane “avisé” expliquait avec force adjectifs combien ce style de direction lui appartenait en propre et le distinguait de tous les autres. Or quelqu’un, interrompant sa logorrhée, lui indiqua que c’était un autre qui officiait !… Notre mélomane, à peine décontenancé, n’hésita pas alors à affirmer qu’il avait perçu un “petit quelque chose de différent” dans la direction et que, si ce “remplaçant” avait servi de son mieux la partition, il n’avait pas l’étoffe du Maître, ponctuant de plusieurs “c’est évident” le triste aveu de sa surdité esthétique — car de Valery Gergiev à Vladimir Jurowski, il y a un monde que ce mélomane panurgien n’avait pas perçu… Il y a ainsi mille exemples vécus qui montrent la récurrence de ce prêt-à-penser.

Tout cela serait de peu d’intérêt si ce prêt-à-penser n’avait parfois des conséquences dramatiques. Ainsi Pascal Dumay vient d’être démis, par décret présidentiel, de ses fonctions de directeur du Conservatoire national de Paris (qu’il avait prises le 5 septembre 2009) pour avoir été cloué au pilori médiatique, accusé d’avoir “téléchargé et diffusé une centaine d’images pédopornographiques“. Le journal Le Parisien du 5 décembre 2009 précise, “selon une source proche du dossier“, qu’il s’agit de “photos mettant en scène des enfants, des filles et des garçons âgés de sept ou huit ans“. L’accusation est grave. Elle est relayée par des médias sans scrupules, de faux amis qui se pourlèchent de tout ce qui peut salir autrui : le poison fait son œuvre. On “stigmatise” Pascal Dumay et les adeptes du prêt-à-penser automatique ne cherchent en aucune façon à en savoir plus, à s’interroger : au contraire, on sous-entend avec des haussements de sourcils que, du téléchargement à la pratique pédophile, il n’y a qu’un pas… C’est l’habituel règne de la rumeur ignoble.

Or il s’avère que la réalité est assez différente : Pascal Dumay n’est peut-être pas un saint (mais ses contempteurs le sont-ils ?), cependant il faut s’en tenir aux faits réels. Le dossier atteste que, au second semestre 2007, Pascal Dumay a téléchargé 73 photos d’adolescentes, qui figurent seules sur ces clichés (sauf dans un cas). Rien de plus. Sans doute eût-il mieux fait de s’occuper de musique ou de littérature ou d’autre chose mais, sans remonter à Lewis Carroll, si l’on jetait un œil dans les bibliothèques de nombre des “stigmatiseurs”, n’y trouverait-on pas de livres de David Hamilton ? Voilà un photographe qui a pignon sur rue, qui a vendu des centaines de milliers de posters d’adolescentes nues pour la délectation de beaucoup !

Quelle différence donc ? Là encore, la meute aboie parce qu’on lui a dit d’aboyer ! Autant, pour ma part, je serais féroce à l’égard des pédophiles, autant je voudrais que, ici comme ailleurs, chacun n’émette que des avis propres (à tous les sens du terme) sans condamner sans preuve, chacun juge par soi-même, chacun parle avec ses mots, chacun exprime ses émotions, chacun juge avec sa conscience. Dans ce monde désorienté où l’on est sans cesse pressé de confondre tout avec n’importe quoi, il est urgent de retrouver le goût de la vérité plutôt que l’affichage du sensationnel, de pratiquer sans retenue les plaisirs de l’intelligence — au risque de se tromper peut-être — plutôt que la répétition béate des nouveaux credo de la pensée du jour.

C’est pourquoi je n’aime pas les diktats, les beautés imposées, les croyances obligatoires, les jugements sans appel ou les mots à la mode, c’est pourquoi j’aime les “écoutes à l’aveugle”, les dégustations sans étiquette, les plaisirs sans a priori, sans préjugés. C’est pourquoi je crois aussi qu’on doit toujours pouvoir affirmer son goût : on a par exemple le droit de ne pas aimer Bach, de ne pas aimer Haendel, de ne pas aimer Pelléas, et même Mozart — parce qu’on a d’abord et toujours le devoir d’être soi-même.

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À quoi sert la musique ?

 

La Harpiste (Gérard Portielje, 1856-1929)

 

J’étais récemment invité à un dîner où il était question de musique. Chacun discourait avec brio sur tel ou tel aspect de la musique, sur la résurgence du baroque, sur la pérennité de Wagner, sur la nécessité ou non de construire une nouvelle salle de concert, sur ceci, sur cela — quand soudain quelqu’un lança : “Mais à quoi sert la musique ?” Un silence brutal répondit à cette apostrophe un tantinet provocatrice, inattendue au moins. Je me risquai alors à répondre, discrètement : “À rien” Regards aussitôt courroucés, ricanements, moues de dédain — et pourtant, si l’on réfléchit tranquillement, c’est évident : la musique ne sert à rien. Comme la poésie ne sert à rien, comme regarder le ciel qui se referme telle une main sur l’horizon ne sert à rien, comme…

 

Oui, la musique ne sert à rien mais elle nous permet de vivre.

 

On pourrait en aligner des gestes qui ne servent à rien. Sinon qu’ils sont le nœud de nos existences. Pourquoi ce besoin de séduire et d’être aimé ? On pourrait tout aussi bien copuler à tort et à travers pour assurer la reproduction de l’espèce. L’amour ne sert à rien… Qu’est-ce donc qui nous pousse à cette danse de l’esprit autour de celle ou de celui que nous aimons ? Et la beauté non plus, qui nous coûte tant d’efforts, ne sert à rien. Mais c’est précisément ce “rien” essentiel qui nous distingue. C’est le sens de cette belle phrase que le poète René Char écrivait au plus noir des années noires, en 1942 : “Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté.”

Car si la beauté ne sert à rien, elle est pourtant le ferment du monde. Elle surgit du jamais dit, jamais perçu, de cet envahissement soudain de lumière et de sons qui nous rend présent au monde. La musique est là, dans ce mouvement, dans ce vertige, dans cette présence qui nous ramène la mémoire. Songez-y : de la Symphonie “Rhénane” de Schumann au monologue de Boris Godounov, du récit des Nornes du Crépuscule des Dieux à l’Étude “Révolutionnaire” de Chopin, la musique est une méditation contre l’oubli. Elle ne sert à rien, sans doute, mais elle lève des stèles au milieu du néant. Il n’y a pas de vérité en art, la musique ne dit jamais le vrai, elle n’est jamais instrumentalisable (l’impasse lamentable de l’”art engagé”, dont les affres de Chostakovitch ont pu témoigner, en est l’exemple historique le plus caractéristique), elle ne répond pas à la demande : elle est comme le ciel, qui ne répond à aucune vérité, qui est sans cesse changeant, qui n’a aucun but, aucune fonction, qui est sans fin. On ne peut pas isoler un “morceau de ciel” pour le mettre dans une boîte et l’observer : il n’est que du gaz, de la réfraction de lumière sur l’horizon, du rien qui occupe l’espace.

L’appréhension de la beauté s’apparente à ce moment que décrit Borges où nous éprouvons le sentiment d’”être admis comme fragment d’une réalité indéniable, comme les pierres et les arbres“. La musique ne sert à rien et pourtant elle nous passionne, nous enflamme — peut-être parce qu’elle nous relie au monde, à son murmure, à son éternité.

Quand nous serons tous morts, la musique, les poèmes resteront pour témoigner de ce qu’était le monde. Pour rappeler le visible et l’invisible, ce qui s’est partagé. Alors cet émail que reflétait la mer, cette nuque qui se penche, la délicate chair des femmes, la retombée de l’eau quand la vague s’effondre dans un grand ahanement de bête, et cette flexion de quelques notes au milieu de la Bénédiction de Dieu dans la solitude de Liszt, la lumière intime et presque impudique de Barberine dans Les Noces de Figaro, cherchant, la nuit, cette épingle qu’elle a perdue — tout ce qui passe en un instant et nous montre sans cesse que la beauté s’éprouve si elle ne se prouve pas, toute cette expérience d’une jouissance enfouie et soudain mise à jour dans un moment si bref — deux notes, un accord, une modulation de majeur à mineur : c’est pour tous ces instants, ces cris silencieux du temps qui court, pour cette fissure de lumière de l’âme, pour ce “bruit doux” de la beauté dont parlait Van Gogh, c’est pour tout cela qu’on ne veut pas mourir. Oui, sans doute, la musique ne sert à rien, mais elle nous permet de vivre.

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L’Or du rien ?

 

Le Ring de Bastille est-il la métaphore de notre société avachie ?

 

On attendait beaucoup de cet Or du Rhin, première journée du Ring absent depuis plus d’un demi-siècle de l’Opéra de Paris. D’autant que Nicolas Joël avait su le monter avec intelligence, en particulier avec sa dernière mise en scène réalisée à Toulouse dans les superbes décors d’Ezio Frigerio. Que n’a-t-il repris ce spectacle à l’Opéra de Paris plutôt que d’en confier la responsabilité à un faiseur qui s’est contenté du collage plat de quelques poncifs glanés dans tant de mises en scène de ces dernières années (manifestants avec drapeaux rouges, lâcher de tracts et autres niaiseries) — tout cela sans parti pris, sans vision, sans beauté ! Quand Milan Kundera écrit que “la laideur s’empare du monde“, il pointe une réalité sociologique, un effet — dont la cause demeure le désir de beauté que manifeste en creux une telle phrase. Et il est vrai que la beauté est nécessaire, elle est une résistance à la putréfaction, une résurgence face à la violence illimitée du monde et à la dégradation de plus en plus grande de nos destins misérables.

Le Ring, dès son Prologue, offre justement matière à une réflexion sur la beauté, la vérité, le réel, l’imaginaire. C’est comme l’histoire du plat à barbe de Don Quichotte, telle que la raconte Milan Kundera, encore lui : Don Quichotte “dérobe à un barbier son plat à barbe en cuivre qu’il prend pour un casque. Plus tard, par hasard, le barbier arrive dans la taverne où Don Quichotte se trouve en compagnie ; il voit son plat à barbe et veut le reprendre. Mais Don Quichotte, fier, refuse de tenir le casque pour un plat à barbe. Du coup un objet apparemment si simple devient question. Comment prouver d’ailleurs qu’un plat à barbe posé sur une tête n’est pas un casque ? L’espiègle compagnie, amusée, trouve le seul moyen objectif de démontrer la vérité : le vote secret. Tous les gens présents y participent et le résultat est sans équivoque : l’objet est reconnu comme casque“. Ce que Kundera qualifie d’”admirable blague ontologique” nous enseigne plusieurs choses : que l’apparence n’est pas l’essence, bien sûr, mais surtout que le regard qu’on porte sur une chose lui donne son véritable prix, que la beauté n’est qu’un avatar du réel tel que l’invente un sujet.

Le propre d’une mise en scène réside dans ce regard. Quand Marcel Proust écrit que “l’art n’est pas une question de technique mais une question de vision“, il prolonge cette même exigence qu’on est en droit d’attendre de la mise en scène d’une œuvre aussi riche que celle de Wagner. Et cette vision se traduit en images (c’est bien pourquoi, à rebours de la réaction résignée de certains spectateurs, fatigués des mises en scène qui défigurent les œuvres, il n’est jamais préférable de voir un opéra en version de concert : l’opéra est du théâtre en musique ; lui ôter sa part de théâtre, c’est à tout le moins l’amputer, ce qui n’est guère mieux !). Mais d’où viennent ces images ? De la réflexion, de l’analyse, du point de vue du metteur en scène.

C’est la même chose avec la peinture. Prenons le ciel : il n’existe pas en soi. On ne peut pas isoler un “morceau de ciel” pour le mettre dans une boîte et l’observer : il n’est que du gaz, de la réfraction de lumière sur l’horizon, du rien qui occupe l’espace. Sa beauté, pure ou variable, est fonction du moment de sa représentation : qu’on songe aux ciels de Tiepolo ou de Piazetta, de Vlaminck ou de Turner, de Friedrich ou de Van Gogh. Le fait d’appréhender la beauté nous inscrit dans son mouvement. Mais pour que cela s’opère, il faut que, au-delà de tel ou tel artifice (miroir, lumière, décor, costumes…), un sens apparaisse.

Quand Patrice Chéreau inscrivait, dès L’Or du Rhin précisément, son Ring dans l’ère industrielle, quand Nicolas Joël le situait dans la mythologie du XXe siècle germanique, quand, plus près de nous, Robert Carsen l’installait dans l’ère du désastre écologique, chacun nous donnait un regard, des images pour comprendre et donc entendre mieux ce Ring. Élan vers la beauté, inscription dans un monde qui nous permette de décrypter le nôtre, questionnement, tout est recevable pourvu qu’il y ait une vision. Alors, un coup pour rien ? Un Or du rien ? Est-ce la métaphore amère de notre société moralement et intellectuellement avachie ? Ce serait trop triste !

Photos Opéra de Paris
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De la fantaisie

La fantaisie est sans doute le mot qui recouvre la notion la plus difficile à concevoir, à élaborer, à transmettre. En musique, le terme recouvre une pièce de forme libre mais dont la caractéristique réside peut-être dans un autre mot, allemand cette fois, difficile lui aussi à concevoir, élaborer, transmettre : l’Humor. Quand Schumann inscrit pour telle de ses pièces “Mit Humor“, cela peut-il se traduire par “avec humour” ou “avec humeur” ? En fait, c’est un peu des deux. La fantaisie en musique est teintée d’humour (un peu) et d’humeur (ce mouvement intérieur fluctuant) — et de ce quelque chose de différent qui séduit sans qu’on sache pourquoi.

William ChristieC’est ce à quoi je songeais en assistant au Giulio Cesare de Haendel donné en version de concert à la Salle Pleyel avec une distribution superbe (Bartoli, Jaroussky, Scholl, Stutzmann…) sous la direction de William Christie. Tout était parfaitement dessiné, admirablement joué, divinement chanté — mais j’avais pourtant le sentiment que quelque chose manquait, ce je-ne-sais-quoi qui allume le feu dans les yeux, ce petit plus qui n’est pas écrit dans la partition mais qui soudain fait décoller. Et j’ai soudain compris que ce qui manquait à ce concert, c’était justement la fantaisie ! Car la fantaisie est au cœur de l’opéra baroque, ce jeu de conventions multiples, de permutabilité incessante des genres, des sexes, des identités, ces décors en trompe-l’œil, ces costumes foisonnants, cette folie jaillissante, éclaboussante — qu’on retrouve, décalée, dans la peinture d’un Tiepolo par exemple. Or ce soir-là, rien de tout cela. On était à la messe — tendance intégriste, c’est-à-dire sans que manque la moindre croche, le moindre da capo, mais en même temps sans le moindre sourire. On était là pour croire, pour communier à l’exaltation obligée pendant plus de quatre heures trente : sublime, forcément sublime…

Mais ce corsetage est, en fait, un total contresens, une infidélité flagrante : les opéras de Haendel n’ont pas été écrits pour être écoutés ainsi, en version de concert, dans leur déroulement intégral, sans ces respirations pratiquées à l’époque par une habitude du spectacle très différente. On sait qu’on y venait entendre les airs de tel ou telle, qu’on y applaudissait aux décors les plus inventifs, aux machines qui faisaient apparaître et disparaître des mondes improbables, qu’on sortait un moment du théâtre pour jouer, se rafraîchir, converser avec amis ou connaissances, flirter, comploter, mille activités qui n’empêchaient pas de rentrer bientôt dans le théâtre pour jouir à nouveau des plaisirs dispensés par les couleurs des voix et celles des décors et des robes. On s’amusait, on était léger comme les plumes des chapeaux, gai, exalté, l’époque était lumineuse.

Qu’on était loin de tout cela à Pleyel pendant ce spectacle trop sérieux, en fait si conforme à notre époque, une époque sans légèreté, sans poésie, où le sérieux est la loi, où l’ennui est chic pourvu qu’il soit labellisé, où les émotions et, a fortiori, les passions sont suspectes, où tout est contraint, encadré ! Même les fameuses mises en scène “audacieuses” ne ressortissent qu’à cet esprit de sérieux, alourdi là des prétentions à une “pensée” qui n’est le plus souvent qu’un pudding d’idées à la mode badigeonnées de vocables creux. Où est aujourd’hui la liberté joueuse d’un Shakespeare, d’un Rossini ou de ce Haendel qui s’amusait avec les codes pour la seule exigence qui présidait alors au spectacle, le plaisir, dont la parure est fantaisie ? Donner libre cours à sa fantaisie est, me semble-t-il, le propre du baroque face à la gaine trop apprêtée du classique.

Alors, pourquoi cet unanimisme (au moins de façade) devant cet “artistiquement correct” qui faisait sentencieusement hocher la tête de tous ceux qui, ce soir-là, jouissaient d’abord d’”y être” ? Pourquoi donc notre époque croit-elle nécessaire de se prendre tant au sérieux ? Je me souviens des “magasins de fantaisie” de mon enfance : j’ai le sentiment, hélas, qu’aujourd’hui, ils ont tous baissé le rideau.

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