Paul Hindemith
Œuvres pour alto et orchestre
D’abord violoniste—il entra à dix-neuf ans
comme premier violon à l’orchestre de l’Opéra de
Francfort—, Paul Hindemith se tourna vers l’alto
à la fin de la Première Guerre mondiale et devint, dans
l’entre-deux-guerres, un chambriste doublé d’un soliste
de renommée internationale. Naturellement, il écrivit
beaucoup pour son instrument : outre les concertos et
les œuvres concertantes enregistrées ici, il composa pas
moins de sept sonates pour alto et piano (enregistrées
sur le disque Hyperion
CDA67721) ou pour alto solo
(Hyperion
CDA67769). Il interpréta lui-même ces pièces
qui, à elles toutes, forment une part conséquente et
incontournable du répertoire de l’alto.
Il baptisa
Kammermusik («
Musique de chambre
»
avec aussi, peut-être, le sens premier, implicite, de
«
Musique pour la chambre
») sept œuvres rédigées entre
1921 et 1927. Il dédia la cinquième, pour alto et orchestre
de chambre (1927), à son vieux professeur de la
Hochschule de Francfort, Arnold Mendelssohn (fils d’un
cousin de Félix Mendelssohn-Bartoldy)
; il en joua la partie
solo au cours de la première, qui se déroula à Berlin le 3
novembre 1927, sous la direction d’Otto Klemperer. À une
exception près, les œuvres de cette
Kammermusik sont
des concertos pour instrument solo et orchestre de
chambre, tous de constitution différente, qui sont autant
d’expressions caractéristiques de la première maturité
artistique de Hindemith—et de la réaction, née après-guerre,
contre le double excès émotionnel du romantisme
et de l’expressionnisme.
Toujours Hindemith fut instinctivement attiré par les
valeurs musicales «
objectives
» que sont un fort souci
polyphonique, une structure solide et une stabilité de
mouvement baroque
; dans les concertos de la
Kammermusik,
ces qualités lui permirent de donner une influente
impulsion néoclassique à la musique allemande, tout comme, à Paris, Stravinski appelait à revenir à Bach.
Chez Hindemith, l’élément néo-bachien était puissant
et sa
Kammermusik apparaît, en un sens, comme un
pendant, au XXe siècle, des Concertos brandebourgeois.
Dans la
Kammermusik n° 5, le soliste est accompagné
par de nombreux vents, les cordes se réduisant à
quelques violoncelles et contrebasses (assurément les
mieux à même de contrebalancer l’alto). Le premier des
quatre mouvements courts va vite, avec une constante
pulsation d’élan néo-baroque animé, presque une toccata
pour alto et ensemble. Un ample mouvement lent,
profondément senti, voit ensuite l’alto s’opposer, en un
mélancolique monologue, aux riches et sombres timbres
des vents, avec une section centrale davantage agitée,
façon récitatif. Arrive alors un scherzo très contrapuntique,
combinant des éléments de fugato et de
moto
perpetuo. Le finale clôt l’œuvre dans un style tonitruant :
une courte série de variations sur une marche militaire
bavaroise joyeusement peuple dit enfin le pourquoi de
tant de vents. Mais voilà que la coda vire soudain,
étonnamment, à l’élégiaque et la musique s’achève sans
trop d’agitation.
Parallèlement, Hindemith avait entrepris, en 1926, une
série intitulée
Konzertmusik («
Musique de concert
»),
dont les œuvres s’adressaient très souvent à des forces
légèrement supérieures à celles de la
Kammermusik et
arboraient certaines caractéristiques du Concerto grosso
baroque. La
Konzertmusik op. 48, décrite «
pour alto et
grand orchestre de chambre
», est cependant à part.
Dédiée au compositeur français Darius Milhaud et à sa
femme, cette pièce, créée par Hindemith sous la direction
de Wilhelm Furtwängler (Hambourg, 1930), ressemble
fort, dans son dessin global, à la
Kammermusik n° 5. L’ensemble—là encore, des vents augmentés de violoncelles
et de contrebasses—y est presque identique, hormis l’ajout de deux cors et le remplacement de la clarinette en
mi bémol par un cor anglais.
Il y a cette fois cinq mouvements. Le premier, très
contrapuntique, est rapide, allègre, animé et marqué
d’un typique
Lebhaft : Bewegte Halbe («
Enjoué : croches
vives
»—chez Hindemith, les indications de tempo
s’apparentent souvent à des indications métronomiques).
Son caractère est un peu celui d’une marche rapide
amenant l’alto à faire montre d’une considérable
bravoure—même s’il finit par ralentir pour terminer
dans le calme. Sans pause aucune, de pesants accords
de vents, avec un mélancolique solo de cor anglais, annoncent
le mouvement lent, qui se développe essentiellement
en un paisible dialogue mélodique alto/vent. Une vaste
réminiscence de l’ouverture du mouvement débouche sur
une cadenza avec accompagnement avant une sinueuse
coda pour alto, clarinette et cordes graves.
Le troisième mouvement est un bref scherzo lancé par
des fioritures animées aux vents et par une folle figuration
de
moto perpetuo à l’alto : lorsque le thème principal
démarre d’un air résolu, l’intérêt mélodique reste aux
vents tandis que le soliste doit, au prix d’un considérable
exercice de virtuosité, bourdonner comme une guêpe
folle. S’ensuit un mouvement d’intermezzo plus doux,
plus amène, qui expose les qualités mélodiques de l’alto et
comprend un autre passage de type cadenza, débouchant
droit sur un finale rapide (plus comme une coda), gorgé
de remarques verveuses échangées entre le soliste et
l’ensemble, mais jamais plus déterminantes que l’efficace
cadence finale.
Le concerto pour alto et grand (quoique encore petit)
orchestre, au titre purement formel, adopte le modèle
classique à trois mouvements et date de 1935, peu après
que Hindemith eut achevé son magnum opus,
Mathis der
Maler. Le cadre de cet opéra—l’Allemagne médiévale tardive—a pu inciter Hindemith à s’intéresser aux vieux
chants traditionnels allemands, sur lesquels repose ce
concerto baptisé
Der Schwanendreher, «
Le tourneur de
cygne
», en référence au chant fondateur du finale,
Seid ihr
nicht der Schwanendreher ? Au moyen âge, le «
tourneur
de cygne
» était le rôtisseur faisant tourner les cygnes
à la broche pour les dorer uniformément. Hindemith
entendait évoquer l’esprit enjoué de ces temps depuis
longtemps révolus—qui, dans le climat politique de plus
en plus terrible des années 1930, en vinrent à incarner à
ses yeux un âge perdu, tout d’harmonie et d’humanité.
Dans ce concerto, expliqua-t-il, il voyait le soliste
comme un violoneux itinérant qui arrive en joyeuse
compagnie et joue le répertoire appris au gré de ses
pérégrinations : des chants graves et gais et, pour finir, un
air de danse—et, en bon violoneux populaire, il embellit
les mélodies en toute liberté, d’une manière parfois
extraordinaire. Cette étrange conception dit succinctement
ce qui se passe dans les trois mouvements : à entendre
le solo sans accompagnement qui inaugure le premier, il
est évident que les chants traditionnels arborent toujours
la couleur du compositeur. Ce mouvement se fonde sur
Zwischen Berg und tiefen Tal (Entre montagne et vallée
encaissée), insinué par le trombone dans l’introduction
lente puis entonné par ce même instrument, et par
d’autres, après que la musique s’est développée en un
mouvement plus rapide, mélodieux mais fort sérieux—ce
qui n’empêche pas le sentiment lyrique d’y être bien plus
profond que dans la
Kammermusik et la
Konzertmusik
antérieures.
Cette qualité est des plus patentes dans le splendide
mouvement lent s’ouvrant sur un duo pour alto et harpe
touchant mais intense, fondé sur le chant
Nun laube,
Lindlein, laube ! (Perds tes feuilles, petit tilleul
!), qui
apparaît comme choral aux vents, avec des commentaires mélancoliques du soliste. La section centrale, en total
contraste, remonte le moral avec un fugato enjoué sur
le chant enfantin
Der Gutzgauch auf dem Zaune sass (Le
coucou s’assit sur la clôture) pour culminer en un retour
du choral aux cuivres et en un développement du duo
d’ouverture. Dans le troisième mouvement, le vigoureux
entrain du chant de danse final est à l’origine d’une vaste
série de variations enjouées, robustes et tendres, qui fait
une conclusion des plus conviviales.
Hindemith créa ce concerto le 14 novembre 1935 à
Amsterdam, sous la direction de Willem Mengelberg, avant
de le présenter en Europe et en Amérique l’année
suivante. L’ayant entendu à la Biennale de Venise, le poète
Ezra Pound écrivit : «
Dans ce genre de musique,
personne, et surtout pas son grand contemporain Igor
Stravinski, ne soutient la comparaison avec Hindemith.
De l’alto croissent tous les sons de l’orchestre… le compositeur
est imprégné du sens de la croissance, cellulaire,
comme dans les règnes naturels. Des cellules initiales de
la racine-cœur jusqu’aux ultimes feuilles du feuillage …
le
Schwanendreher est naturel dans son allégresse … on
peut utiliser cette nouvelle œuvre de Hindemith pour
jauger n’importe quelle musique moderne.
»
Le lyrisme accru, perceptible dans
Der Schwanendreher,
se retrouva quelques mois plus tard dans une
œuvre d’un tout autre genre. Le 21 janvier 1936, le
roi George V mourut alors que Hindemith s’apprêtait à
donner le lendemain, à Londres, la première britannique
de
Der Schwanendreher, lors d’un concert de la BBC. Le
protocole exigeait que ce concert fût remplacé par une
musique funèbre de circonstance. Pourtant, les autorités
de la BBC—surtout son directeur musical Edward Clark
et Adrian Boult, qui devait diriger le concert—furent
enthousiastes à l’idée que Hindemith fût, malgré tout, de
ce programme. On décida qu’il écrirait et jouerait une pièce commémorative rédigée pour l’occasion. Six heures
durant, il se livra à ce qu’il allait décrire comme un deuil
assez pesant, avec une équipe de copistes chargés de
transcrire la musique qui en sortit. Ainsi naquit la
Trauermusik (Musique de deuil) pour alto et orchestre
à cordes, dûment créée par ses soins lors de la
retransmission nationale, avec l’orchestre de la BBC placé
sous la direction de Boult.
Malgré ces circonstances, la
Trauermusik est, à juste
titre, l’une des œuvres les plus célèbres de Hindemith—
elle est, en effet, un brillant exemple de «
composition de
circonstance
» qui, transcendant largement l’événement,
contribue au répertoire général. Très proche, par le ton,
des épisodes réfléchis de l’opéra
Mathis der Maler, cette
lamentation solennelle, bien tournée et éloquente, est
douée d’une intimité particulière. Son unique mouvement
se découpe en quatre sections, la première suivant de
près (sans toutefois la citer) la musique de la «
Mise au
tombeau
» de
Mathis. La deuxième section, dans une
sereine pulsation à 12/8, semble évoquer de vieilles mélodies
de chants populaires anglaises ou allemandes. Survient
alors une section davantage enjouée, déterminée, dont
l’énergie se dissipe bientôt en lamentations renouvelées.
L’oeuvre s’achève par une libre invention élégiaque sur
le choral bachien
Vor deinen Thron tret ich hiermit
(J’avance d’un pas devant ton trône), le psaume «
The Old
Hundredth
» des églises anglicanes. Hindemith trouvait le
texte de Bach idéal pour une musique sur les rois, mais
ces dernières mesures, convenant à n’importe quelles
obsèques, sont parmi les passages les plus émouvants qu’il ait jamais écrits.
Malcolm Macdonald
Traduction Hyperion
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